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Rhapsoldya (05 JUILLET 2016)

INTERVIEW - ROCK ALTERNATIF - ADRIANSTORK - 11.07.2016
Entretien avec un petit groupe d'irréductibles bretons qui résistent encore et toujours à l'envahisseur.
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Quelle est la question que l’on vous a trop souvent posée ?

« Pourquoi choisir le breton pour exprimer ses idées ? » Un choix évident pour moi étant breton... Mes grands-parents ont été bâillonnés à l'école. Ils ont eu honte de leur propre langue. Ils se sont sentis inférieurs. Imaginez la névrose, le mal-être que cela engendre. Une stratégie perverse a été mise en œuvre afin de mettre à genoux une population. Perdre ses racines, avoir honte de son identité... La Bretagne s'est fait violer pendant des décennies.


Alors vous semblez contre l´Union Européenne, mais vous avez choisi un genre purement américain pour vous exprimer, seriez-vous en secret des capitalistes?

Haha... Je ne mélange pas Institutions et Populations... L'Union Européenne n'est ni une création ni un souhait populaire, les musiques rock et rap, oui. Et puis finalement il n'y a rien de très original à être contre l'Union Européenne et le traité de Lisbonne (nous étions une grande majorité à refuser cette constitution en 2005). Encore une preuve que Technocratie ne rime pas avec Démocratie.

Dans votre question nous trouvons la notion d'Europe étroitement liée au Capital. En effet, ce sont deux constantes indissociables. Cette politique économique doit, par définition, s'étendre de plus en plus afin d'assurer sa pérennité. Ce qui induit une stratégie géopolitique au service des multinationales et des banques d'affaires. Il faudra toujours plus de consommateurs... Il faudra toujours plus de « démocratie-libérale » pour contenter les 1% les plus riches, quitte à destituer des chefs d’États, provoquer des soulèvements de populations, soutenir des régimes dictatoriaux... Mais ceci n'est pas nouveau. Qui ne se rappelle pas des chefs d'état assassinés pour leurs non-alignement en Amérique Latine ou encore en Afrique ? Pour moi, l'Europe institutionnelle telle qu'elle est dirigée, ce n'est pas la paix mais la guerre.

Encore une chose au sujet de l'Europe, je pense que les personnes qui croient à l'émancipation des peuples par une Europe fédérale se trompent. L'idée de décrocher une certaine autonomie (économique et culturelle) est vraiment un rêve naïf à mon sens.

Cette opinion ne m’empêche pas d'apprécier les différentes populations qui peuplent l'Occident. Les Etats-Unis ont une histoire populaire plus que respectable. Beaucoup de gens se sont mobilisés pour défendre leurs droits au cours du siècle dernier. Il suffit de lire Hoard Zinn ou Noam Chomsky pour se rendre compte du caractère révolutionnaire de l'histoire du peuple états-unien. Pareil en Europe. L'idée de fédérer des peuples autour d'une noble cause ne me dérange en rien évidemment. Il faut cependant faire la différence entre dirigeants et populations, entre gouvernants et citoyens, entre maîtres et esclaves.

J'aime la culture rock dans ce qu'elle peut avoir de transgressif, de subversif. J'aime quand la musique est un moyen de faire passer un message. Il ne faut pas oublier que le rock et le rap sont des moyens d'expression, des mouvements de contre-culture... « Edutainement » (Education+Entertainement), comme dit KRS-ONE. Pour résumer, d'un coté nous avons Wall Street et de l'autre nous avons l'expression populaire.


Si l´accordéon est en accord avec vos racines bretonnes, pourquoi avoir choisi le rap et pas plutôt un genre plus folklorique? Etait-ce une manière de montrer que votre propos s´inscrivait ici et maintenant?

Le but du groupe est de se démarquer clairement de ce qui se fait en Breton aujourd'hui. Utiliser la langue dans un autre registre en oubliant les codes de la musique traditionnelle. La langue doit s'ouvrir à d'autre musiques, et ne plus se cantonner à la tradition. Ce qui est bizarre c'est que cela se faisait plus dans les années 70 ou 90. Nous avions une multitude de groupes aux influences diverses (rock, blues, jazz). Nous voulons montrer que la langue n'est pas une barrière comme on pourrait le croire. Et, comme vous le dites, notre musique aide à inscrire nos propos dans le temps présent.


La guitare électrique permet d´apporter plus de poids à votre propos et s´oriente parfois vers des sonorités hard, est-ce que le prochain album s´affranchira du rap?

Je pense que le rap restera présent pour les prochains morceaux. Mais il n'est pas impossible que l'on trouve des morceaux plus « rock hardcore 90's ». C'est vraiment une esthétique qui nous plait aussi. Des morceaux courts, qui vont direct à l'essentiel. De plus, il y a eu du changement dans le groupe depuis l'enregistrement. Le guitariste Ludo Mesnil a pris la place d'Erwan Moal, ce qui va changer profondément le son du groupe sur les nouveaux morceaux. Finalement, nous sommes au tout début d'une phase de création, donc... tout est possible !


Les paroles sont assez poétiques, et détonnent par rapport à un rap pauvre (références à Milgram...) quelle est la source de votre inspiration?

Comme je le disais plus haut, l'histoire populaire m'inspire énormément. Des bouquins comme « Désobéissance civile et démocratie » de Zinn, les Romans d'André Brink ou de Ralph Ellison, des enquêtes politiques ou historiques, la poésie, les actualités, certains groupes ou chanteurs comme Public Enemy ou Glenmor ou encore Gil Scott-Heron, les gens dans la rue, mon entourage, les rencontres... Pendant le processus d'écriture, j'essaye de faire attention à la forme autant qu'au fond. Et la langue bretonne est une langue très imagée, presque poétique dans sa forme quotidienne.


Quelle est la véritable traduction de l´album?

« Ils n'ont pas réussi à nous déraciner.. ». Ce titre résume parfaitement l'idée politique principale du groupe. Résister à un monde uniforme, lutter contre une population mondiale « hors-sol ». Le déracinement est une violence que l'on veut infliger aux populations. Un bon consommateur est une personne sans attaches, sans traditions, dénuée de valeurs.


On peut trouver les paroles de certaines chansons traduites, est-ce que vous les avez mises dans le livret? 

Nous ne les avons pas mises dans le livret pour une raison de coût. Mais nous les avons mises en ligne sur notre site (rhapsoldya.org). Mais c'est très difficile de traduire des textes. Je me suis rendu compte que c’était un métier et que « traduire c'est trahir ». Impossible pour moi de rendre aussi juste la traduction en français.

 

Quel est le sens de la pochette? Est-ce qu´elle est une illustration de la chanson?

 Non, la pochette a été réalisée par un artiste du nom de Erwan Korlouer/Korlou, un ami brestois. Quelqu'un qui a une très grande sensibilité et un sacré coup de crayon.






Vous avez utilisé des extraits sonores pour légitimer votre action aux oreilles de ceux qui ne comprennent pas le français?

En fait, je voulais rendre hommage aux artistes des générations passées. Et je me suis rendu compte que leurs prises de positions étaient très actuelles. De plus, je suis beaucoup influencé par le rap français des années 90. On pouvait entendre, à l'époque, beaucoup d'intermèdes sonores qui illustraient les propos. Mais c'est vrai que, pour les non-initiés, les extraits sonores peuvent apporter une explication sur les revendications du groupe.


D´où proviennent ces extraits et qui parle (l´émission de Michel Polac, le départ des technocrates...).

Pendant l’émission « Droit de réponse » de Michel Polac, c'est le chanteur Glenmor que l'on entend après avoir présenté sa chanson « Kan Bale An A.R.B » (La marche de L'Armée Révolutionnaire Bretonne). C’est un chant qui rend hommage aux militants de cette organisation clandestine. On notera que cette organisation n'a jamais fait de victimes en dehors de ses rangs et à contribué à sauvegarder un esprit résistant dans la conscience collective.

Sur Teknokratelezh, c'est un sketch prémonitoire. Je l'ai écrit avant la session d'enregistrement. Nous avons enregistré nos voix afin de jouer les différents personnages. C'est la petite note d'humour noir sur le disque.



Même question que Michel Polac sur la chanson 'Kounnar An Anarkour' ('An hini gentañ a denn a vo mestr war an talbenn', le premier qui tire sera maitre du champ de bataille), est-ce que la violence est nécessaire et si oui peut-elle être qualifiée de positive? Quel est le géant qui vous oppresse?
 

Un être faible ne peut pas se permettre de vivre violemment, ou alors il ne fera pas de vieux os. Par contre un être faible, s’il n'a plus rien à perdre, peut se permettre des actes de contre-violence. Ce sont des gestes de désespoir... Il faut se poser la question dans l'autre sens : « Qu'est-ce qui pousse les populations à agir violemment ? ». Aucune population ne veut vivre dans la violence. Je pense aux populations arabes qui vivent à Hébron, les Palestiniens parqués à Gaza, les émeutes venant des Townships d'Afrique du Sud... Le désespoir est toujours la cause de ces actes de contre-violence. Tout ceci découle de l'instinct de survie, du désir de préserver sa dignité, de la volonté de mourir debout plutôt que de vivre à genoux.

Ici, dans la chanson « Kounnar An Anarkour », il s'agit de la trahison des élites. Avant le morceau, nous pouvons entendre Glenmor dire « Pour nous Bretons, nous refusons tous les Princes. Même si ils viennent de Paris. Et même si ils sont nos propres élus. Tout ça c'est de la merde... ». Je trouve que cette phrase résume bien l'état d'esprit qui règne en ce moment... La défiance que nous ressentons envers le système politique.

La chanson fait aussi référence à des lieux tels que Camden dans le New-Jersey et Athènes en Grèce. Des lieux d'une extreme violence victimes d'une dictature économique.


Que choisissez-vous : l´anarchie ou l´indépendance de la Bretagne? 

Je choisis l'indépendance de la Bretagne bien-sûr. Mais je respecte beaucoup l'Anarchie. Il y a quelque chose de beau, de responsable dans ce mouvement. Mais j'utilise cette notion de manière pamphlétaire, c'est surtout pour expliquer le ras-le-bol de cette pseudo-démocratie. Le fait de désigner des maitres qui demandent le pouvoir et de les laisser gouverner comme bon leur semble. Donner le pouvoir à des riches qui le demandent... Y'a comme un problème non ?


Sur  Gant Ma Hent-bann vous écrivez, "Derc’hel a ran gant ma hent-bann ar pal eo difenn ma yezh vamm" (Je garde ma trajectoire, le but est de défendre ma langue maternelle)  mais plus loin vous écrivez "Lavarout a ran fuck off da yezh an Impalaer" (Je dis « Fuck off » à la langue de l’empereur) : pourquoi ne pas l´avoir dit en breton?

Rien ne vous échappe à vous !! Haha ! Quand on s'adresse à quelqu'un, mieux vaut se faire comprendre. L'Anglais est LA langue impériale par excellence... Nos structures sociales et politiques sont en train de se calquer sur le modèle Anglo-Saxon. (TAFTA, Loi Travail, Education, Privatisation des services publics...)


Est-ce que 'Nannfin', la derniere piste, est une vision apocalyptique de la France, un dernier concert et le déluge? Ou simple blague potache, sur le fait que les Parisiens pensent qu´il pleut toujours en Bretagne?

C'est tout simplement une outro. Histoire de retrouver le calme après les morceaux. Un retour aux choses simples. Retrouver la sérénité. Et une touche d'espoir avec un enfant qui lit un poème d'Anjela Duval. Il fallait tout de même terminer le disque avec quelque chose de positif. C'est important pour nous de garder espoir et d'essayer de le transmettre un minimum.


Qu’attendez-vous de la sortie de cet album avec le soutien de Dooweet ?

Nous attendons bien sûr un max de retours positifs. Nous attendons aussi que les gens fassent attention au fond autant qu'à la forme. Les deux sont importants pour nous. Et puis on aimerait aller défendre notre musique en dehors de Bretagne le plus possible !


Quel est votre meilleur souvenir d’artiste ?

Les concerts à l’étranger sont enrichissants. En fait, c'est de découvrir de nouvelles personnes et de nouveaux endroits grâce à la musique. C'est vraiment une chance.


Au contraire le pire ?

Avec du recul, il ne reste que les bons souvenirs...


Un dernier mot aux lecteurs de Music Waves ?

Merci d'avoir pris le temps d’écouter l'album et d'avoir lu cette interview. Je les invite à venir nous voir s’ils en ont l'occasion et de parler de nous autour d'eux s’ils apprécient notre musique. Le contenu des textes peut surprendre mais c'est ma manière de faire de la musique. Il doit y avoir un sens à tout ça en plus du plaisir de jouer sur scène. L’écriture et la musique viennent des tripes, on y retrouve donc de la force, de l'énergie et les démons qui me hantent... Et, s'il vous plait, quand vous entendez les mots « langue bretonne » ne pensez plus au « rock celtique »... Mersi bras deoc'h holl !

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