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MANTRA (13 DECEMBRE 2016)

INTERVIEW - METAL PROGRESSIF - STRUCK - 21.12.2016
Mantra propose une musique multiple et difficilement qualifiable. Il n'en fallait pas plus pour que Music Waves s'intéresse de près à cette jeune formation bretonne, à l'occasion de la sortie de "Laniakea".

Quelle est la question que l’on vous a trop souvent posée ?

Simon : On nous demande souvent comment définir notre musique, on ne parvient pas à répondre car c’est vraiment difficile de prendre le recul suffisant pour juger objectivement son propre travail ! Nous n’avons pas la prétention d’être des experts de la classification des styles : on prend des idées qui nous paraissent intéressantes chez toutes sortes d’artistes, mais ça ne veut pas dire qu’on sait parfaitement les différencier de leurs voisins, par exemple. Donc c’est un peu difficile à décrire, alors on invente nos propres appellations, comme le “mental progressif”, qui en dit un peu plus sur notre approche !


[Notre musique] a des références aux prières “mantra” et aux musiques transcendantales, mais il s’agit avant tout de délivrer un voyage sonore

Le Mantra est une phrase répétée pour accéder à la transe ou entrer en méditation, est-ce que votre musique, avec ses passages répétés, est un moyen d’accéder à la transe ou de méditer ?

Thomas : Oui, mais c’est une transe modeste : il n’y a pas de vocation religieuse, seulement une utilisation des polyrythmies et des déphasages au profit de la composition pour favoriser l’immersion dans le concept. Il y a des références aux prières “mantra” et aux musiques transcendantales, mais il s’agit avant tout de délivrer un voyage sonore, subtil, fondé sur la philosophie et la spiritualité.

Pierre : C’est la polyrythmie circulaire des astres qui transcende l'existence terrestre ! De notre côté, nous jouons avec les cycles, les tensions et un peu de géométrie pour générer des espaces musicaux nouveaux.



J’ai l’impression que votre musique se rapproche de Hypno5e ou Aeronaut, est-ce une filiation ?

Simon : C’est intéressant de parler de “filiation” : les idées musicales se transmettent comme des gènes, et l’ADN de notre album “Laniakea” est sans doute plus proche de celui de “Shores of The Abstract Line” que de “The Blackening” de Machine Head, par exemple. Nous avons en effet le sentiment de faire partie d’une branche un peu particulière de groupes qui brisent les frontières, qui mélangent des univers qui jusqu’ici s’ignoraient mutuellement, et qui s’affranchissent au maximum des structures standardisées de la musique moderne.

Thomas : Hypno5e, entre autres, est effectivement un groupe que nous admirons et respectons beaucoup pour son ingéniosité, sa persévérance et sa passion. Nous avons d’ailleurs eu l’occasion de partager un concert avec eux à Quimper pour la sortie de "Laniakea", ce sont des humains passionnants.

Il se dégage un concept de cet album, vous pouvez nous en dire quelques mots ?

Pierre : Le récit se déroule à la préhistoire, dans une vallée qui porte le nom de Laniakea. On y suit l’évolution d’une tribu primitive, à l’aube de l’humanité. Face aux éléments, tantôt déchaînés tantôt cléments, nous observons l’Homme qui prend conscience de son individualité et trace un chemin qui lui est propre, par la découverte de son corps, de sensations et de sentiments nouveaux, ou encore de la mémoire. Au fil des morceaux, on invite l’auditeur à s’immiscer dans ce quotidien ancien, rythmé par les percussions tribales et les rites mystiques des chamans. Ces expériences finiront par devenir la culture un peuple, annonçant les prémices d’une civilisation moderne.


Notre musique est construite et complexe, c’est ainsi que nous l’aimons, cela ne lui en retire pas son immédiateté, au contraire.
 


Votre musique est très construite, presque intellectuelle, n’avez-vous pas peur d’effrayer les amateurs d’immédiateté, les fans du metal plus direct voire de passer pour un groupe intellectuel ?

Thomas : Le metal a cette vertu : il faut être sensible à une certaine forme de violence pour la comprendre et saisir les enjeux de sa technicité. Un auditeur attentif aura la patience de se plonger dans notre musique que tu définis comme intellectuelle. C’est comme un rite de passage : plusieurs écoutes pour saisir la progression, la violence ou la complexité seront nécessaires, mais la satisfaction d’écoute n’en sera que plus grande ! Aujourd’hui, on ne s’empêche ni de calculer les nuances de Meshuggah, ni de se plonger dans l’extrême efficacité de Mumakil.

Gab : Passer pour un groupe “mental” ne fait vraiment pas partie de nos préoccupations ! Notre musique est construite et complexe, c’est ainsi que nous l’aimons, cela ne lui en retire pas son immédiateté, au contraire. On ne cherche pas à développer une quantité d’énergie constante, mais plutôt, comme avec une image, on cherche à créer du contraste pour que les riffs puissent atteindre une blancheur aveuglante ou une noirceur profonde.

Pouvez-vous expliquer la signification de Marcassite et Pareidolia ?

Gab : La marcassite est une pierre composée de soufre et de fer qui, entrechoquée au silex, fait d'impressionnantes étincelles aux éclats incandescents. Elle a très probablement été utilisée pour allumer les premiers feux. Le morceau qui ouvre l’album, juste après l’introduction 'Dust', évoque cette découverte décisive pour le destin de notre espèce. C’est un premier acte mené par la conscience, qui révèle l’individu “je” et donc l’humanité. Nous avons donc choisi ce point de départ pour notre récit, le début d’un long voyage depuis l’obscurité vers des lumières nouvelles !

Simon : La paréidolie quant à elle, c’est ce phénomène cérébral qui nous donne l’illusion de voir des visages dans les nuages : ces phénomènes étaient inexplicables pour nos ancêtres ! C’est peut-être ce qui les a poussés à attribuer un sens surnaturel aux effets météorologiques, à sacraliser des objets ou des lieux… Nous pensons que la paréidolie a ainsi favorisé l’émergence de l’art et du mysticisme dans les tribus primitives, ce qui constitue une part importante de la culture et du destin de l’humanité.



Quel sens donnez-vous à "Laniakea" ?

Simon : L'idée nous est venue d'intituler notre album ainsi en 2014, alors que nous avions commencé l'écriture d’un concept autour de la préhistoire : nous avons vu que les chercheurs avaient choisi ce mot hawaïen pour nommer le superamas de galaxies dans lequel nous nous trouvons, c'est-à-dire une région à la fois immense et minuscule dans un univers infini, dans lequel tout ce que l'humanité connaît se trouve.

Pierre : C’est un paradis incommensurable, c’est cet amas de galaxies qui, tel un cerveau animé par des neurones solaires, berce entre autre notre planète Terre, sur laquelle des êtres peuvent eux aussi bercer un imaginaire : notre petit cerveau est fait à l’image de l’univers, et nous projetons dans cet immense espace ce qui se passe dans nos têtes. Le monde est donc fractal, c’est une transe macrocosmique en dentelle microcosmique, c’est cette vallée où les premiers hommes se sont vus être.

Votre musique est par moments plus post rock / post metal que metal progressif, voulez-vous ainsi vous démarquer du metal progressif “classique” et peut-être trop usé ?

Thomas : On cherche à faire différemment, mais de là s’affranchir de nos écoles et découvertes adolescentes, non ! Le son de Mantra a mûri parce qu’on a grandi avec, et notre discothèque s’est étoffée de styles plus contemporains. C’est sans doute pour cela que tu ressens l’influence de genres nouveaux.

Par ailleurs il y a des passages presque doom, est-ce aussi votre identité ?

Simon : Notre identité, c’est ce dosage subtil qui se fait naturellement lorsque nous composons. Il en ressort des choses que nous avons écoutées ou entendues, mais ce n’est pas un choix conscient d’incorporer tel ou tel genre musical : l’important c’est la cohérence globale, et on ajoute des teintes comme des coups de pinceaux sur une toile. On ne veut surtout pas sonner comme un collage de différents styles entre eux, c’est donc important de s’approprier ces éléments extérieurs à notre façon, pour éviter le rejet de greffe !

Thomas : Pour revenir au doom, on est loin d’en être des experts mais on apprécie sa lourdeur et sa texture, donc on peut retrouver ces caractéristiques dans certains passages de nos morceaux, cela élargit notre palette de contrastes. Le public doom et stoner fait d’ailleurs preuve de bienveillance à chaque écoute de l’album.

La barrière des genres, on essaye de toute façon de l’ignorer au maximum lorsque l’on compose.


Il y a aussi des influences world, pourquoi avoir choisi d’en insérer : pour coller au concept, pour dépasser les barrières des genres ?

Gab : Ce qui nous anime, est la création au service de l’idée. Pour ce concept-album, il nous a paru évident de s’approcher des percussions primitives, de la flûte... Cette barrière des genres, on essaye de toute façon de l’ignorer au maximum lorsque l’on compose. Même si notre musique est ancrée dans l’héritage du rock, c’est toujours intéressant de faire intervenir des éléments issus d’autres cultures, inévitablement cela crée la surprise et emmène l’auditeur dans une direction inattendue.

Simon : La musique est riche de milliers d’instruments, de rythmes, de sons, pourquoi s’en priver ? Nous avons de plus la chance d’être entourés de musiciens talentueux, à l’image de Madeleine qui a joué la flûte traversière sur l’album, de Bertrand (ex-Grorr) qui est venu apporter des éléments supplémentaires issus de sa propre expérience, ou encore de Florian (Red Dawn) qui a mis un point d’honneur à embellir notre musique.

Thomas : C’est aussi la démarche que nous avons entrepris avec le sound design : l’album est parsemé de sons soigneusement “composés”, de façon presque cinématographique, toujours pour favoriser l’immersion, la surprise, l’intérêt, et aussi pour s’essayer à de nouvelles techniques, rester éveillé artistiquement parlant !

Votre musique est ainsi au-delà des genres, j’ai l’impression qu’elle vient des tripes avant tout, est-ce votre point de vue ?

Gab : C’est primitif, donc instinctif. Une fois que tu as passé la barrière de la composition, tu dois affronter ton conflit intérieur entre animalité, caractérisée par le metal, et humanité, caractérisée par l’usage. On parle parfois du ventre comme du deuxième cerveau. Pour moi, c’est même le cerveau primaire, et nous essayons de mettre sur le même horizon la conscience objective et le Ça.

Pierre : En vivant dans la Creuse par exemple, tu évolues dans une nature qui a été protégée de l'ivresse consumériste de notre civilisation, tu peux vivre de longues périodes isolé durant des hivers rudes, pendant lesquelles alimenter un feu redevient une nécessité. C’est ainsi que je me suis par exemple initié aux plantes sauvages, puis à l’agriculture et à l'élevage ! Ce concept-album m’aura donc permis d’exprimer des expériences fortes vécues en intimité et de façon collective. C’est de cette manière que l’on peut transmettre ces émotions intestines : si cela remue autant l’auditeur, c’est que nous avons réussi notre transe-mission !

Votre album "Laniakea" est fait de contrastes, est-ce que le metal doit comme le blues, osciller entre tensions et de relâchements ?

Simon : C’est comme ça qu’on a choisi d’exprimer, mais on n’a pas de leçon à donner ! On trouve que les parties violentes ont plus d’impact lorsqu’elles sont mises dans un contexte : c’est la façon d’amener les choses, de les enchaîner et de les construire qui nous intéresse. Toute la musique tonale est faite de tensions et de repos, mais l’énergie peut être constante si on le souhaite, et surtout si la composition l’exige : on reste avant tout au service de la musique !



L’album est parsemé de sons soigneusement “composés”, de façon presque cinématographique, toujours pour favoriser l’immersion, la surprise, l’intérêt

Comment en venant de Bretagne vous n’êtes pas tombés dans la caricature associée au folklore breton ?

Thomas : La Bretagne est une terre riche d’influences culturelles, on est autant inspirés par une mer houleuse que par un fest-noz ! Si par folklore breton tu entends chouchen, bagad, ankou… C’est juste qu’on n’y connait pas grand-chose, mais honnêtement on ne se l’interdirait pas ! À ce jour, ce n’est juste pas la direction artistique qui est donnée sur "Laniakea". Mais si un jour, le folklore musical breton est indispensable pour exprimer une de nos idées, on n’hésitera pas, et ça ne fera pas caricature. Ceci dit, il y a des éléments issus de ces cultures dans l’album : des références à l’Abred, au druidisme… Des menhirs dressés sont par exemple évoqués dans 'Pareidolia'. Ils sont une source de mystère et d’inspiration, c’est une marque pérenne, la mémoire d’une culture forte.

Quel regard vous avez sur la scène metal depuis votre Bretagne ? Est-ce que la Bretagne est une terre metal ?

Pierre : Il y a beaucoup de granit mais pas beaucoup d’éléments ferreux !

Simon : La scène metal bretonne est semblable à la scène nationale française a priori. Il y a beaucoup de groupes qui se mettent en place, dans tous les styles, et nous avons une scène assez dynamique d'associations et de lieux, mais comme partout cela reste assez difficile de se professionnaliser et de se produire dans des conditions idéales. Au moins, cela reste un milieu d’indépendants et de passionnés, auquel nous sommes très fiers d'appartenir.

Dans ces conditions, la signature sur Finisterian Dead End était une évidence. Le fait de travailler avec ce label vous donne-t-il des ambitions plus grandes ?

Simon : Ce n’était pas forcément une évidence, Finisterian Dead End signe des groupes de partout en France et même d’ailleurs. Nous avons choisi de continuer de travailler avec eux pour la proximité qu’ils ont avec leurs groupes, on travaille réellement ensemble, c’est important.

Thomas : Être soutenu par un label avec une visibilité nationale, c'est surtout pour nous la reconnaissance d'un travail accompli, et effectivement cela peut nous ouvrir des portes et nous donner les idées pour l'avenir, mais nous avions déjà de grands projets pour ce groupe, à l'image de “Laniakea” qui en soi est déjà un projet assez ambitieux ! En tout cas, rejoindre ce label nous a permis de faire partie d’une famille, avec de formidables musiciens et acteurs de la scène. On s'entraide et cela nous aide tous à avancer.

Quelle est la question que vous aimeriez que l’on vous pose ?

Gab : De manière générale nous avons disposé de nombreuses énigmes au travers de l'album, et nous espérons que cela attirera l'attention des auditeurs et qu'ils auront envie de venir échanger à ce sujet avec nous ! Nous sommes également intarissables sur les polyrythmies, sur le groupe Tool et sur de nombreux sujets !



Quel est votre meilleur souvenir en tant qu’artiste ?

Simon : Le plus grand plaisir pour un groupe comme le nôtre, c’est de sentir que le public est réceptif à notre message. Durant certains concerts, c’est vraiment incroyable de voir des inconnus se prêter au jeu de l’univers que nous avons créé. Nous avons conscience que notre musique n’est pas toujours facile d’accès, c’est donc d’autant plus gratifiant lorsque le transfert d’énergie fonctionne !

Pierre : En dehors de la scène, nous avons vécu une expérience assez hors du commun cette année, alors que nous étions en shooting photo au mégalithe de la Roche-aux-Fées : une dame est venue discrètement s’installer sous le dolmen pour commencer à y jouer d’un instrument étrange et hypnotique. Nous sommes plus tard allés à sa rencontre. Son instrument était un kool drum sacralisé dans les lieux de cultes au cours de son voyage : le Gange, les églises, les dolmens... Nous sommes restés un moment à parler avec elle pour découvrir les vertus énergétiques de l’objet : il y figurait, gravé, le “Om Mani Padmé hûm”, un puissant mantra... Nous lui avons laissé un de nos albums en guise de bénédiction réciproque. Une rencontre improbable et inoubliable !

Au contraire le pire ?

Thomas : Les mauvais moments, on essaie de les oublier. Ressasser la douleur est inutile. Il y a eu des galères sur des tournées, des véhicules qui tombent en panne, des salles vides… ça n’a pas d’importance tant que la magie est là. L’un d’eux est tout de même resté dans l’histoire, puisqu’il a été filmé en vidéo : lors d’un concert dans un petit club rennais, Pierre s’est laissé emporter un peu plus loin qu’à son habitude durant les derniers instants du set, arrachant un de mes câbles. Après quelques essais pour rétablir le son, restés sans succès, j’ai finalement posé ma basse pour aller marteler les cymbales de Gab, dans un final assourdissant ! Finalement, c’était peut-être un bon moment ?

Un dernier mot pour les lecteurs de Music Waves ?

Simon : Merci à Music Waves de nous avoir donné la parole et merci aux lecteurs de nous avoir suivis au long de cette interview fleuve !

Pierre : Ne laissez pas "Laniakea" séparer votre cerveau, unifiez-vous en son sein. Laissez-vous voyager dans "Laniakea" !


Merci à Thibautk pour sa contribution...



Plus d'informations sur https://www.facebook.com/mantrafr
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