MW / Accueil / Articles / TETE (23 JANVIER 2019)

TETE (23 JANVIER 2019)


TYPE:
INTERVIEW
GENRE:
AUTRES
A l'occasion de la sortie de "Fauthentique", Music Waves a pris un nouveau rendez-vous avec Tété. La vérité est ailleurs.
CALGEPO - 08.02.2019
Avons nous rencontré le vrai Tété ? Cette interview est elle réelle ? Music Waves vous le révèle dans les lignes suivantes... ou pas. Bienvenue dans la matrice....


Dans notre précédente interview tu nous racontais avoir voyagé en Louisiane en 2015. Au cours de ce voyage tu t'es imprégné de la culture Cajun mais aussi tu as rencontré une de tes idoles Zachari Richard, est ce que « Fauthentique » avec cette ambiance Nouvelle Orléans exacerbée (King Simili notamment) est le résultat de cette rencontre, de ce voyage ?

Musicalement,  "Fauthentique" est la continuité de ce voyage car j'ai toujours été hyper sensible à ce patrimoine-là, et d'y être allé plusieurs fois en quelques années ça ancre quelques trucs. Ça apprend l'humilité, on en revient avec des livres, des références musicales. C'est vrai que "Fauthentique" est faussement nouvel-orléanais, tous les morceaux ont été composés guitare voix avec des open tunings -ces fameux accordages alternatifs- et après on a posé le tout sur des rythmes organiques où tout est programmé. En fait, on a fait les choses à l'envers. En temps normal, tu vas avec tes copains à la Nouvelle-Orléans tu trouves des musiciens de là-bas, or pour l'album on a écouté plein de disques ici fait mais qui ont été faits à la Nouvelle-Orléans et on a tout programmé ici.






Justement, ce côté "Fauthentique", le fait de faire le truc à l'envers, est ce que c'est cette démarche musicale qui a inspiré cette idée de l'album, tout ce qui va être dit au fond, sa génèse ou est ce que c'est l'inverse ?


La genèse a été l'idée fil rouge de raconter l'histoire du plus grand faussaire de tous les temps. J'aime bien les histoires. Le point de lancement de l'album est un livre qui s'appelle "La société du spectacle" de Guy Debord, que je n'ai pas encore fini de lire mais qui m'a marqué par sa justesse et clairvoyance. Ça se passe dans les années 60 mais c'est bien écrit, c'est dingue ces sensations que t'as sur le monde, sur ton métier c'est actuel.


J'aimais bien cette figure du faussaire parce que ça me rappelle cette tradition qu'il y a pu avoir chez les La Fontaine, des gens comme ça, qui utilisent des figures anodines pour parler de choses qui ne le sont pas.




Tu parles des années 60 mais pour moi au regard de ce qui se passe aujourd'hui ça fait relativement peur. Tu parles du côté faussaire qui n'est pas foncièrement méchant, moi je vois le truc plus méchant des événements actuels par rapport à cette époque....

Disons, le faussaire distord la réalité pour arriver à ses fins, pour vendre un tableau, pour écouler des pièces ou des timbres.... ça reste de l'escroquerie mais on reste sur quelque chose de relativement circonscrit. Alors que le faussaire moderne fabrique des faits de toute pièces et ne s'en sert que dans la mesure où ils vont dans le sens de ce que lui professe et pour une sphère qui sort du privé. Quand on parle du futur de l'industrie, notre manière de consommer, de choses qui font basculer le destin de nations entières, on est dans un autre niveau et pour autant j'aimais bien cette figure du faussaire parce que ça me rappelle cette tradition qu'il y a pu avoir chez les La Fontaine, des gens comme ça, qui utilisent des figures anodines pour parler de choses qui ne le sont pas.


Et toi tu te considères comme un escroc justement ?

Oui (Rires). Le faussaire, l'escroc, le magicien, le mentaliste ont tous quelque chose en commun...


L'artiste aussi ....

Oui aussi, ce point commun c'est de fixer l'attention du public sur ce verre juste là pendant qu'il déplace la feuille (en mimant).


Et toi qu'est ce que tu déplaces pendant que tu attires notre attention ?

Pendant que tu regardais ce verre, je t'ai pris ton portefeuille, j'ai bougé la feuille.....


Et dans le cadre de l'album, bon tu nous a tiré un peu d'argent, mais les ventes d'album ça rapporte plus énormément ! C'est pas là-dessus que tu vas t'enrichir, qu'est ce que tu essayes de faire passer comme message ?


Je pose la question de la perception et de l'attention. J'ai parlé de bouquin tout à l'heure mais j'ai lu aussi un autre livre "Marchands d'attention" et c'est vrai que ça m'a aussi beaucoup marqué pour l'écriture de l'album. C'est à dire vous êtes un marchand d'attention, je suis un marchand d'attention, les médias d'une manière général le sont, le restaurant où on est l'est aussi car pour y venir manger pendant deux heures il faut fixer une attention. Moi en tant que musicien, le jeu est que l'auditeur écoute la chanson jusqu'à la fin. Les réseaux sociaux ont besoin de cette attention-là. C'est devenu un business modèle pour certains, ils monétisent le temps d'attention des gens. L'idée c'est que ça pose aussi la question de la perception. Le truc est fait de telle manière que l'on prend son téléphone car on voit qu'on a un e-mail qui est arrivé, et puis il y a une notification Facebook et deux heures plus tard on est toujours en train de regarder des petits chats, et cela sert clairement l'agenda de quelqu'un d'autre. Et souvent cette phrase de 'Tout doit disparaitre'  revient : "souvent quand c'est gratuit, c'est toi le produit (...)"...


C'est ce que j'essaye avec l'album : poser la question de savoir si on est sûr de notre perception des choses....




C'est une des phrases que toi tu dis, et ça tu l'as repris par ailleurs ?


Oui, je ne sais plus qui dit ça mais tous les écrits sur l'attention disent ça. C'est ce que j'essaye avec l'album : poser la question de savoir si on est sûr de notre perception des choses....


Perception biaisée par le prisme des médias, par ce qu'on regarde ?

Des médias, de l'industriel... Aujourd'hui, les types pour nous vendre des choses travaillent avec des cognitivistes et la cognition c'est "comment j'appréhende mon environnement ?" Le mentaliste fait la même chose en agissant sur les micro gestes, micro mots qui sont chargés de symboles. C'est de la sujétion. On ne tord plus le bras des gens pour les emmener à faire ça. C'est à dire que maintenant on les met dans un environnement créé pour que d'eux mêmes ils fassent les choses que les industriels veulent qu'ils fassent. C'est encore plus fin. Ce que vend l'album c'est que je suis un peu comme les cousins un peu fous dans les familles dont on a un peu honte mais qu'on invite quand même. Traditionnellement ce sont des types qui disent des choses qu'on a pas forcément envie d'entendre mais qui sont souvent empreints de vérité mais personne dit rien parce qu'on les pense un peu fous....


Tu dresses un portrait assez pessimiste de la société, des constats faits par des confrères comme Matmatah, Merzhin, No One Is Innocent, vous mettez le doigt là où ça fait mal mais est-ce que vous avez des solutions ?


Justement non. J'écoutais quelqu'un qui disait que : "Les gens qui ont changé le monde, à l'échelle de leur famille, leurs amis, d'une région, pays, scène musicale... ne sont pas arrivés avec des solutions mais avec de nouvelles questions".


On ne peut être puissants qu'en étant une multitude.



C'est ce que tu fais avec l'album ?


J'essaye. Je crois que tout ça est un long va-et-vient. J'aime bien lire des biographies de personnes qui évoluent dans un autre domaine que le mien, car c'est drôle la manière dont ils se représentent ces problématiques. J'aurais jamais pensé à les voir comme ça et si je remplace le caractère A et le caractère B dont ils parlent, et voir à quoi ça correspond chez moi, ça m’amène à me poser d'autres questions. Elle sont aujourd'hui : comment changer tout ça ? On se demande si on a une prise sur les événements ou pas. Pendant ces derniers mois, comme tout le monde, je me suis demandé quoi faire pour lutter contre le changement climatique. Bon ok, j'arrête d'utiliser des capsules en aluminium, je prends moins ma voiture, il y a tout un tas de produits où il y a 4kg de plastique autour alors je fais comment ? Je n'ai pas l'adresse de l'industriel ! Et si je l'appelle moi tout seul, il s'en fout de moi. On ne peut être puissants qu'en étant une multitude. Comment joindre l'autre ? Comment être plus efficaces ?

De même sur mon Facebook, je m'interroge sur les mots clés que je dois mettre pour que le mec soit attiré et s'y intéresse. Ce sont des questions actuelles qu'on doit se poser collectivement. Demain ça va être parler avec le Webmaster, peut-être celui de Facebook, et qui va me dire, mais non tu perds ton temps, c'est pas comme ça qu'il faut faire et il va me donner un tricks qui va faire que je sois connecté avec le plus de monde possible. Il y a des livres sur la gestion des datas, les gens sont inondés d'e-mails, de données, de textos et sur un flot de 200 e-mails quel est celui qui va attirer ton attention ? C'est sans doute mec qui a le plus d'argent car il peut t'envoyer 50 mails de plus que les autres.


Justement "Week End sans Wifi", est ce que c'est possible pour toi, as tu passé un week dnd sans portable, est ce que ce n'est pas devenu de la science-fiction ?

Ça peut l'être, oui, mais encore une fois, le pouvoir il est là. Il m'arrive de me perdre sur les réseaux sociaux comme tout le monde mais je suis un marchand d'attention donc je fais partie du problème. Même si je pose ces questions, il y a un langage différent. Notre expérience des choses se résume de là où tu focalises ton attention, le souvenir que tu as des gens c'est ce que tu as retenu d'eux. La question est là : est-ce qu'on est sûr que tout cela nous appartient ? essaye de le récupérer... Tu vois, quand tu as une perte de la notion du temps qui passe, j'ai un exemple, quand j'avais 12 ans, ce que je préférais comme moments c'est les moments où tu dois réviser pour une interro, que t'as un pote qui est là et puis vous savez que vous devez bosser mais vous bossez pas et le temps qui passe il est délicieux. Quand il part tu te sens pire que tout mais c'est génial comme moment....


Ça tu fais bien de me le dire car j'ai un gamin de 11 ans qui fait des trucs et ils sont tous les 2 en train de rigoler et en attendant c'est moi qui fais le taf, merci de me le rappeler....

Tu vois ce que je veux dire, c'est vrai que peut-être que le lendemain tu as une mauvaise note à ton interro, mais tu as passé un bon moment et c'est un truc dont tu te rappelles 30 ans plus tard en te disant mais bon sang, pourquoi ça n'arrive plus ça ? Je trouve que c'est pas être passéiste ou complotiste, mais quitte à choisir ce que je fais de mon temps je préfère perdre une demi-heure car je croise un pote, ça commence sur le trottoir 5 minutes, puis on va boire un coup tant pis j'arriverai en retard à mon rendez-vous mais il me raconte comment il est un peu lui plutôt que de me perdre sur un réseau à mater des contenus qui m'intéressent pas en fait.


Comment tu considères ces moments avec les journalistes ?


Comme une chance.


J'ai ce sentiment que la radicalité de l'époque nous pousse à déplacer nos grilles de lecture




Tu te considères cela comme une promotion ou plus comme une discussion avec un ami où là nous sommes plus dans une discussion que dans une promo ?


Pour moi c'est un mix de tout ça. J'aime bien le concept de Intentional Burn Out, c'est quand quelqu'un fait un burn out intentionnel parce qu'il est trop sollicité. Aujourd'hui des chanteurs, il en sort 2 tous les jours et ils sont en concurrence avec les jeux vidéos, le cinéma... C'est tout un tas de choses qui crée une expérience de convivialité chez soi qu'on n'est pas obligée de payer à chaque fois. A partir du moment où je fais la musique que j'aime et que je veux défendre, que quelqu'un me consacre son attention pendant un quart d'heure ou plus, c'est une attention qu'il ne consacrera pas à quelqu'un d'autre et c'est donc une chance que j'ai car finalement on fonctionne ainsi.

Quand tu regardes la viralité sur internet c'est que des hubs ! Tu as trois ou quatre personnes qui se partagent une information qui ne devient pas forcément virale mais quand tu as un cinquième individu qui intervient dans la conversation et qui lui est un hub car il connaît et interagit avec énormément de gens c'est là où ça peut devenir viral. Le journaliste c'est un être humain et c'est un hub. Je suis de la génération où il y avait ce vieux débat entre authentique versus commercial, ça existe toujours ! Mais j'ai ce sentiment que la radicalité de l'époque nous pousse à déplacer nos grilles de lecture et que donc à partir du moment où tu as un truc que tu fais sincèrement, et que tu as envie de le faire résonner, tu n'es jamais mieux aidé qu'à ce moment-là grâce des gens qui ont la vocation de le faire résonner pour peu qu'ils aient envie de le faire.


On a parlé du message que tu veux faire passer, on voit que la chanson française est devenue de plus en plus nombriliste, moins sociétale hormis dans le rock ou le rap par exemple, je me souviens de passages à la télé ou radio de personnes comme Balavoine, Lavillier, Sardou, Regiani, Brassens, Brel, est-ce une fatalité de ce qu'est devenue l'industrie musicale, c'est-à-dire quelque chose de lisse, médiatique qui rapporte vite et est-ce que ça valide ce que tu disais, chanteur sous vide dans ton précédent album ?

Je crois que la musique a toujours été un produit qu'on le veuille ou non. Au début du XXème siècle les premiers marchands de tourne-disques était des marchands de meubles car dans le sud des Etats-Unis il n'y avait pas de maillage ni de densité suffisant et les mecs se sont dit que le meilleur moyen de toucher le plus de monde, on revient à la viralité, c'est de vendre leurs produits dans des magasins de meubles car tout le monde avait besoin d'un guéridon, d'une table. Après la seconde guerre mondiale, l'industrie est née en tant que telle pour la classe moyenne qui a été inventée à ce moment-là. On a dit aux gens on va vous donner du boulot, vous allez payer des impôts, vous aurez une voiture, une télé, en passant on va péter la planète, vous allez travailler 8 heures par jour et quand vous aurez fini on va vous donner telle ou telle activité au travers desquelles il est simple de passer son temps et se détendre. Moi je suis un produit de ça car les chanteurs n'ont jamais eu la vocation de chanter, avant c'était des paysans...


Ce que tu nous dis, ça ressemble étrangement à ce que l'on vit ?


C'est-à-dire ?


"Il n'y a de pire artiste que celui qui fait son album dans la peur !" C'est-à-dire qu'un artiste qui fait son album en se demandant si il va perdre son contrat, si telle radio va le passer, si les fans vont suivre, si il sera encore à la mode, il n'est plus dans une proposition forte et incarnée...



C'est-à-dire que l'on va péter une planète pour répondre à des besoins créés de toutes pièces ?


On n'en n'est pas loin, oui, le système de création de valeur repose là-dessus. Pour cela il faut de la matière première sans la payer et avoir une personne pour la travailler sans le rémunérer pour la valeur ajoutée qui est créée. Sinon il n'y a pas d'accumulation de capital. C'est profondément cynique ce que je dis. Mais quand tu regardes l'Histoire, toutes les phases de création de richesses se sont faites au dépens de quelqu'un. Pour en revenir à la musique et à la pop, celle des années 70 et 80 était déconnectée de toutes les réalités sociales, c'était souvent une pop de centres commerciaux, il fallait pas que ce soit trop prégnant. Loin de moi de juger mes contemporains mais je vais citer Linda Perry, chanteuse de 4 Non Blondes, qui a fait un tube avec son groupe qui a disparu des radars depuis, mais elle est devenu une songwriteuse pour Pink... Elle dit : "Il n'y a de pire artiste que celui qui fait son album dans la peur !" C'est-à-dire qu'un artiste qui fait son album en se demandant si il va perdre son contrat, si telle radio va le passer, si les fans vont suivre, si il sera encore à la mode, il n'est plus dans une proposition forte et incarnée...


Là, tu réponds à ma prochaine question qui est que des artistes ont souvent commencé en étant authentiques puis ils ont perdu cette authenticité pour être plus "commerciaux" et toi tu t'es préservé de ça et la réponse c'est ce que tu viens de nous dire en citant cette phrase, autrement dit, je vous propose ce que moi j'ai envie et peu importe si ça vous plait ou pas, suivez moi sinon tant pis....


Après c'est une phrase que je lance comme ça mais parfois on n'a pas toujours le courage ou les moyens de l'appliquer. Les trucs parfois se déplacent. Quand je suis arrivé à Paris, ma première garçonnière était dans le 10ème et j'ai pu rester un an puis j'ai dû partir car c'était l'époque de l'explosion de la bulle internet, plein d'agences se sont installées et les prix ont augmenté, du coup ça a chassé tous les mecs comme moi. Je cite souvent le théorème de l'agence de créa : le type commence avec un pote de fac en disant qu'il va péter le système et faire la révolution et puis deux ou trois ans plus tard ça a grossi, il a 5 salariés de plus, de plus gros bureaux car il faut un certain standing sauf que le loyer coût quatre fois plus cher et c'est ces gens-là qui se retrouvent à faire un boulot qu'ils ne souhaitaient pas faire à l'origine, à la base pour payer la machine. Et c'est ce qui arrive au mec qui se dit qu'il va faire différemment et puis deux gamins et une maison plus tard il rentre peut-être dans le moule. Moi le premier, j'ai deux gamins, je suis chanteur, tu te poses des questions.

On parlait de solutions tout à l'heure, quand tu fais des tournées avec 9 vans, l'empreinte carbone elle est catastrophique. Le moindre chanteur pollue 17 fois plus que n'importe quel mec à qui il va donner des leçons. Pour autant, est ce que je vais m'arrêter demain ? Là, non. On a étudié des solutions : le train ou autre, alors oui mais il faut pas avoir de décors, de matos... Je pense que la masse c'est le petit dénominateur commun. Pourquoi on a longtemps dit que les pubs étaient un peu idiotes, c'est parce que dans une pub pour te vendre de la salade, il y a une vanne, il faut que tout le monde la comprenne la vanne. Si il y a que les gens de 45 à 50 ans et bac + 5 qui comprennent, c'est pas possible. Il faut faire un truc que tout le monde va comprendre. Quand tu sers un vin au resto, faut servir un vin que tout le monde aime bien, parce que si tu vends un vin très fin et que ton client te dit qu'il est pas bon et que tu lui répond qu'il a tort, eh bien il reviendra jamais. Pour autant j'ai de la chance d'avoir un public qui m'a soutenu au fil des ans....


Justement ce public te suit, parce que tu es authentique au travers des messages que tu délivres, et tu gardes cet aspect conteur d'histoires, des scénettes presque enfantines, est-ce que c'est parce que tu t'adresses à nous, à des adultes, mais aussi à notre part d'enfant ?


Je sais pas du tout à quoi je le dois parce qu'entre chaque album tu te poses la question de savoir si ça va continuer. C'est à chaque fois une vraie belle surprise quand tu peux faire l'album de plus. Après je trouve que dans l'enfance il y a un truc de spontanéité et d'absolu. C'est ce que j'essaye de garder. Je me souviens gamin à Saint Dizier, quand on aimait bien un chanteur on disait : "ça rend bien". Et de dire "ça produit une image plus intéressante" (Rires), on l'aurait jamais dit comme ça et il suffisait de le dire ainsi pour que ça sonne un peu faux. Plus tard, quand je suis arrivé à Paris, j'entendais des programmateurs dire : "cet artiste est intéressant"... Un jour, je parlais avec un pote qui disait ça et je lui disait mais tu te rends compte que ça n'a rien à voir avec ce que c'est sensé te faire, la musique. Tu n'est pas supposé trouver ça intéressant, mais ça doit te donner envie de pleurer, te rendre heureux, t'apporter une émotion. Et la définition des émotions c'est que c'est pas un truc où tu as cinq formules toutes faites, interchangeables. Ce truc absolu, je pense qu'il faut le préserver. Dans la chanson 'Summertime Blues' tu as une phrase qui est : esprit critique, puissance du recul... il y a un sens des mots. Ce qui m'énerve c'est des fois entendre certains dire : "c'était assez exceptionnel !", mais ça veut rien dire en fait. Tu utilises un superlatif pour le tempérer pour le recul... Passé un certain âge, si tu dis c'était super ou génial, ça fait mec qui n'a pas de recul ou de distance sur les choses. C'est révélateur d'une absence de connexion avec soi.



On parlait de cet aspect conteur, tu parlais de Saint Dizier, tes racines, vient-il aussi de tes origines africaines où l'oral est primordial ?

Cette question me fait penser à la perception. On m'a énormément demandé de me définir par rapport à l'Afrique où je n'ai jamais vécu. Moi j'ai des amis, le père est français mais il vit à New-York, et la mère est américaine d'origine coréenne. Et leur petites gamines, c'est des new-yorkaises. On a passé un été avec elles, elles parlent à peine français, leur faire manger des escargots ça les dégoute, elles trouvent insupportable notre côté latin même si leur grand mère est bretonne. Je parlais de perception, c'est en fait ce qu'on projette sur l'autre. Je vais prendre une illustration, sur les plateaux de télé il y a des femmes spécialistes d'économie, d'autres en foot et ça viendrait à l'esprit de personne de leur demander qu'est-ce que vous pensez des choux à la crème ? Non, mais je suis ici pour vous parler de la dette.... Oui, mais bon, les choux à la crème.... Hier on me posait la question sur les migrants et si j'avais une sensibilité par rapport à ça, et j'expliquais au journaliste : "tu sais, j'ai grandi avec ma mère qui est née à Bordeaux et dont la famille est française depuis 1875, depuis qu'il y a des archives en Martinique..."


Tu es plus français que nous presque....


Ou,i mais la question suivante c'est : qu'est-ce que c'est qu'un Français ?


Ça on le voit pas !


C'est des questions que l'on peut se poser, est ce que c'est le droit du sol ou le droit du sang ?




Tu regrettes un peu, même si la question n'avait pas ce but-là, qu'on te parle encore de toi par rapport à tes racines, qu'on fasse des raccourcis finalement ?


Je pense pas que le regretter soit le bon mot. Dans 90% des cas ça procède de vraie bienveillance et ça illustre la manière dont l'esprit humain fonctionne. La cognition c'est faire des rapprochements. Ce qui est super avec l'universalité c'est quand un type me dit un truc qui va pas dans le sens de ce que je pense de moi c'est d'en discuter, de voir d'où lui voit les choses plutôt que de prendre mal. Au sein d'un couple, ça m'est arrivé que mon épouse me dise : "dis donc, tu as dit ça au cours du diner, j'ai pas voulu te gêner devant tes potes mais à tu as raconté n'importe quoi". Sur le moment t'es un peu vexé mais tu réfléchis je pensais pas à mal mais pris dans le truc.... Ce dont j'ai hérité c'est un truc noir au niveau de la diaspora, c'est-à-dire que les Antillais et les Africains ne s'aiment pas mais il y des trucs communs, et puis la musique. Si tu fais le mélange il y a la pop c'est Jean Sébastien Bach au niveau des harmoniques, il y a le jazz, le blues avec ces notes un peu fausses, ce truc qui tord. C'est même pas sénégalais car la musique sénégalaise n'a jamais rayonné et pourtant si tu prends le Mali, l'Irlande et la Jamaïque après la guerre il constituaient 70% des influences de la musique qui était consommée. L'Irlande avec les mélodies, la Jamaïque avec le reggae, le hip hop plus tard.

Ce sont des questions qui me tiennent à cœur, notamment celle de me définir, et c'est parfois plus violent au Sénégal car là-bas tu es le petit Français, puis en France on te dit t'es pas français... Le sentiment que j'ai sur ma culture c'est d'avoir une culture triangulaire, comme à l'époque de la route des esclaves ou de la route de la soie. J'ai eu de la chance d'aller en Éthiopie, et lorsque tu écoutes des gammes là-bas, tu as l'impression d'entendre des gammes européennes, indiennes et chinoises. Sur la perception, je peux donner l'impression de taper sur le commerce, mais les premières formes d'écriture, ça a été de la comptabilité. Ce qui a fait le lit des premières villes c'était l'accumulation des récoltes et pour les compter il fallait écrire... Les routes commerciales ont véhiculé des recettes, des manières de faire, de la culture, de la musique. On vit dans un monde où il est plus payant de réduire les choses au plus petit dénominateur commun et parce que notre cerveau n'est pas fait pour fixer son attention sur plus de trois trucs en même temps.


L'album contient des intermèdes musicaux dont les titres semblent être des slogans ou des jingles, sont ils là pour accentuer le concept de fausseté et de commerce ?

Les titres oui, car ce sont des clins d’œil ironiques à tout cela. J'en ai toujours fait dans les albums car je suis un chanteur assez bavard et les premiers disques je chantais tout le temps et donc hyper chargés. Je me suis dit si je mets dix titres ainsi ça sera trop fatiguant. Et donc l'idée de ces interludes était de relâcher un peu l'attention. Je suis un grand fan de musique de films, et quand tu regardes "Le Seigneur des Anneaux" tu te rends compte que chaque personnage a son thème musical et souvent l'apparition d'un des personnages est souvent précédé de son thème.  J'adorerais faire des musiques de film et quand tu écoutes le premiers interludes c'est la mélodie du couplet du dernier morceau de l'album, et c'est que des trucs comme ça.


Rien à voir avec le commerce et rien à voir avec le fait que l'album sort en pleine période de soldes ?

C'est un hasard, mais ce qui l'est moins c'est le fait qu'on ait sorti 'Tout doit disparaitre' le 9 janvier car c'était pour l'ouverture des soldes, justement. Je l'ai fait en clin d’œil car moi aussi j'ai pas les moyens d'acheter tous les trucs au prix complet... Quand tu as des mômes, tes priorités elles se déplacent. Avant tu pouvais consommer beaucoup, mal manger avec insouciance, maintenant tu perçois les choses autrement.





Pour conclure, est-ce que tu peux nous dire que de tout ce que tu as dit avant, rien n'est vrai ?


Rien de ce qui précède n'est vrai (Rires).


Merci beaucoup


Merci à vous.


Plus d'informations sur http://www.tete.tv/
Main Image
Item 1 of 0
 
  • 16151
  • 16152
  • 16153
  • 16154
  • 16155
  • 16156
  • 16157
EN RELATION AVEC TETE
DERNIERE ACTUALITE
NE RETROUVEZ PAS TETE SUR PAS MUSIC WAVES!
INTERVIEW

Lire l'actualité
Voir toutes les actualités concernant TETE
 
DERNIER ARTICLE
A l'occasion de la sortie de "Fauthentique", Music Waves a pris un nouveau rendez-vous avec Tété. La vérité est ailleurs.

Lire l'article
Voir tous les articles concernant TETE
 
DERNIERE CHRONIQUE
Fauthentique (2019)
"Fauthentique" avec son ambiance Nouvelle-Orléans est un disque qui, sous couvert de chansons faussement légères, mène à une réflexion sur la société contemporaine.

Lire la chronique
Voir toutes les chroniques concernant TETE

F.A.Q. / Vous avez trouvé un bug / Conditions d'utilisation
Music Waves (Media) - Media sur le Rock (progressif, alternatif,...), Hard Rock (AOR, mélodique,...) & le Metal (heavy, progressif, mélodique, extrême,...)
Chroniques, actualités, interviews, conseils, promotion, calendrier des sorties
Quelques uns de nos partenaires :
Roadrunner Records, Mascot Label Group, Spv Steamhammer, Afm Records, Sony Bmg, Peaceville, Warner, Unicorn Digital, Frontiers Records, Karisma Records, Insideout Music, Kscope, Ear Music, Progressive Promotion Records

© Music Waves | 2003 - 2019