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Du pirate criminel au pirate innocent : comment ont évolué les habitudes des internautes mélomanes ?

EDITORIAL - - - BATRIC - 05.05.2014
Après les années Hadopi qui nous promettaient les pires sanctions à l'encontre des pirates de tous horizons, retournons-nous et faisons le bilan. Une vision originale, voire dérangeante, de l'évolution des moeurs sur internet.
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Vous souvenez-vous de ces années 2008-2009 lors desquelles chacun s'émouvait régulièrement, à cor et à cri, de cette énorme perte de profit due au téléchargement illégal de musique sur internet ? Le phénomène n'était pas nouveau, certes, mais c'est à cette époque que tout a commencé, me semble-t-il, à devenir catastrophique. Les medias nous inondaient alors de reportages et d'articles nous expliquant que le téléchargement illégal était une plaie pour l'industrie musicale et les artistes et que nous allions tout droit vers une crise majeure du disque.

A Music Waves également, nous nous montrions assez alarmistes, voire même donneurs de leçons parfois, et pas moins de trois éditoriaux avaient été publiés sur ce sujet dans cette période. L'un était signé de ma main et j'admets avec une certaine humilité que je n'étais pas le dernier à m'offusquer d'entendre tous ces jeunes qui me disaient : "oui mais si je ne télécharge pas, je n'ai pas assez d'argent pour écouter ce que j'ai envie d'écouter !".

Clairement, nous étions dans l'impasse et les générations de passionnés s'engluaient dans un conflit générationnel qui semblait insoluble. Et puis les années sont passées. Récemment j'y ai repensé et me suis demandé comment tout cela avait évolué.

Car enfin, n'avons nous pas brandi haut et fort la menace de sanctions à faire frémir n'importe quel internaute téléchargeur ? Avec Hadopi, on nous promettait presque les flammes de l'enfer éternel si nous osions seulement envisager de télécharger un album pour savoir s'il valait la peine d'être acheté. Mais aujourd'hui, en faisant une rapide recherche sur Google, vous vous apercevez que, si de nombreux mails d'avertissement ont été envoyés, très peu de condamnations ont été prononcées à l'encontre des contrevenants. Est-ce à dire que la leçon a été entendue et que personne ne télécharge plus ? Nous savons tous que non.

Je me suis donc livré à un petit test simple : j'ai téléchargé sur mon poste l'intégrale de la discographie de Mike Oldfield, puis celle de Genesis, celle de Pink Floyd. Ensuite, j'ai téléchargé la quadrilogie de Pirates des Caraïbes. J'ai même téléchargé un film pornographique avec une aisance déconcertante qui m'a démontré que mon fils de 8 ans arriverait à le faire également, sans aucune vérification prudente quant à son âge et son identité. J'ai enfin téléchargé les versions 4 et 5 de Civilization, jeu de gestion que j'affectionne particulièrement.

Je n'ai rien fait de mal puisque toutes ces choses que j'ai téléchargées, je les possédais déjà depuis longtemps... Et je vois quelques malins me demander si je possédais déjà le film pornographique aussi, auquel cas je leur promets de leur en faire une copie si cela les tente. Mais ce que j'observe surtout est qu'après plusieurs semaines je n'ai pas reçu la moindre réaction offusquée de qui que ce soit sur ces fichiers téléchargés de façon totalement illégale.

Or, si je reviens à nouveau aux discours de nos politiques et médias voici quelques années, j'aurais dû a minima constater un déploiement de gendarmes armés jusqu'aux dents aux abords de mon domicile, me retrouver menotté sous le regard éploré de mes enfants, puis éventuellement faire connaissance avec "la veuve", cet engin créé pour amuser le peuple juste après la révolution française, à moins que l'Etat ne préfère réhabiliter les lions affamés pour calmer l'internaute pirate.

Certains vont peut-être s'offusquer d'une apologie à peine masquée au téléchargement ou espérer que je vais, dans les lignes qui suivent, me défendre d'une telle intention. Mais que chacun soit déçu, mon but n'est pas de défendre ou de dénoncer le téléchargement. Je trouverais cela ridicule car une chose me semble certaine désormais, le téléchargement est devenu une habitude. C'est un simple fait. Nous sommes passés du délit honteux au délit assumé, puis du délit assumé à l'usage courant.

Devons-nous en avoir honte et ne plus en parler ? Devons-nous nier en nous livrant à une hypocrisie qui nous fera dire : "oui, tout le monde le fait... sauf moi !" ?
Je pense que le débat est ailleurs.

Dans mon métier de communiquant, j'ai une composante de mon poste que je trouve absolument passionnante : la gestion du changement. On m'a demandé de prendre en charge ce type d'actions pour deux raisons, à savoir le fait que je sais faire mais aussi le fait que j'aime le faire de façon originale.

Laissez-moi vous expliquer ma méthode : on pressent un événement imminent, par exemple l'arrivée du télétravail dans les habitudes de l'entreprise. On le met alors à l'ordre du jour d'une réunion importante. Une fois que vous avez dit cela, vous observez deux types de réactions. La première est celle de ceux qui trouvent que c'est une super bonne nouvelle. Et la seconde est celle de ceux qui y sont formellement opposés. Tout ce petit monde commence à s'étriper joyeusement, organise réunions sur réunions, cherche comment accélérer le processus ou, au contraire, le stopper définitivement.

Mais ce qui se passe en réalité pendant ce temps, c'est que les choses avancent et que, opposition ou pas, le changement se produit. Et les deux camps que je viens de citer sont fort désappointés lorsqu'ils constatent que, englués dans leurs petits combats, ils ont oublié de gérer simplement la réalité, à savoir l'évolution de notre culture et de nos usages. J'affirme aujourd'hui que c'est exactement ce qui s'est passé avec le téléchargement illégal sur internet.

Qui, aujourd'hui, croit encore que tous ces gamins qui écoutent leur musique sur leur téléphone portable se la sont procurés légalement ? Qui croit encore que les disques durs de 2 Tera-octets sont achetés pour simplement sauvegarder son travail personnel ? Un rapide calcul s'impose : à 100 ko un petit courrier Word, mon disque dur de 2 Tera peut en contenir la bagatelle de 20 millions. A ce stade, ce n'est plus de la logorrhée bureautique, c'est une gastro microsoftienne ! Non, soyons sérieux : le téléchargement de films, albums, logiciels et jeux est devenu un usage courant et tout le monde ferme les yeux.

Quels en sont les effets ? On nous parle de crise de l'industrie du disque. Je veux bien l'admettre mais moi qui suis depuis longtemps les évolutions de nos musiciens favoris, bien avant cette supposée crise, je n'ai pas le sentiment de constater une baisse significative du nombre d'artistes, ni même de leurs productions, et les concerts se déroulent toujours dans une ambiance qui ne me semble pas particulièrement morose. Quant à la rétribution du musicien, il n'est un secret pour personne qu'elle était déjà réduite à la portion congrue avant l'arrivée d'internet.

J'en déduis que cette vaste opération de communication autour des dangers du téléchargement, telle que nous l'avons subie au cours des années 2000, n'était probablement qu'une vaste fumisterie orchestrée pour préserver les intérêts de quelques nantis qui se servaient sur le dos des musiciens et qui pensaient avant tout à sauvegarder leurs acquis. Le changement s'est opéré et la vie artistique suit son cours malgré le téléchargement.

Certains artistes ont malgré tout été contraints d'innover en créant des méthodes originales. A ma connaissance, nous n'avions jamais vu de groupe proposer à ses fans de pré-acheter leur prochain album afin de leur permettre de le produire eux-mêmes. Certains ont énormément investis dans le packaging, créant un objet à part entière où livret et musique se complètent, à tel point que posséder l'un sans l'autre dénature l'esprit de l'oeuvre voulue par l'artiste.

Je ne dis pas que cela a été facile pour eux mais il est un fait indéniable, c'est qu'il s'agissait là d'un effet d'une évolution des moeurs autour de la musique. La technologie internet, avec ses apports, a eu comme toute technologie des effets bénéfiques et des effets difficiles à vivre. La musique a subi ces effets moins désirés mais la seule façon d'y réagir, selon moi, était simplement d'accepter l'évolution, de s'y préparer, de vivre avec et d'en tirer les bénéfices identifiables.

En gestion du changement, on dit que les personnes qui vivent le plus sereinement leur vie sont celles qui, face aux turbulences, cherchent à les gérer plutôt qu'à les combattre. Face à internet, ce sont les musiciens qui géreront le mieux l'inéluctable qui s'en sortiront probablement le mieux également. Je peux me tromper, cela arrive à tout le monde, mais les quelques années qui viennent de s'écouler démontrent à mon sens que ce ne sont pas des lois difficilement applicables qui pourront enrayer des habitudes de civilisation que tout le monde aurait pu anticiper.

Il ne fallait au départ que la volonté d'innover et de s'adapter. Notre industrie du disque aurait-elle manqué de volonté.

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LOLO_THE_BEST59 le 09/05/2014 08:49:51
Difficile débat que celui du téléchargement, sans tomber dans le manichéisme à 2 balles. Je pense que comme dans toute chose, in medio stat vertus comme le disait ce cher vieil Aristote.

Certes, quelqu'un qui ne ferait que télécharger tuerait à coup sûr le monde artistique ; pour prendre un autre adage, toute peine mérite salaire, y compris celle de composer, jouer et produire de la musique. Il s'agit du premier extrême qu'il convient d'éviter, même si je ne doute pas que certains ne s'embarrassent guère de scrupules, notamment chez les jeunes (soit par manque de moyens, ce qui resterait honorable, sauf parce qu'ils ont grandi dans cet environnement et considère tout cela comme un dû parfaitement normal).

A contrario, qui peut aujourd'hui se permettre d'acheter tout ou partie de ce qui sort ? Il suffit de voir le nombre de chroniques publiées sur MW, sur un créneau musical qui, quoiqu'on en dise (et quoiqu'il m'en coûte de l'écrire), reste mineur au regard du grand public. Sachant qu'il m'arrive, à titre personnel d'acheter des CDs et de me dire "bof, je m'attendais à mieux".

Maintenant, le téléchargement permet aussi de découvrir de nombreux artistes (certes, au prix de [Shift + Suppr] quand on accroche pas !) sans bourse délier, puis d'ensuite les accompagner à partir du 2ème ou du 3ème album, quand on se dit "hé, mais c'est rudement bien ça". Pour reprendre mon cas personnel, c'est ainsi que j'ai accroché sur Moon Safari, NEMO, RPWL, Jellyfiche et bien d'autres ... des groupes que je n'aurais sans doute jamais découvert sinon. Et je continue d'acheter les oeuvres de Pendragon les yeux fermés.

Au final, le téléchargement est surtout une question d'éducation civique et de moralité, 2 vertus qui malheureusement ont une furieuse tendance à l'évanescence.
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THIBAUTK le 07/05/2014 15:40:15
Je ne pense pas qu'il y ait un manque de salles de concert sur Paris, il y a une salle incroyable de petits endroits. Si c'était le cas, pourquoi certains comme Iron Maiden, Deep Purple font des tournées tout les deux ans, et d'autres comme IQ tournent si peu à Paris et si souvent en Belgique (Verviers). Le souci est plus d'ordre commercial et surtout que le tourneur et le tenancier de la salle doivent rentrer dans leurs frais (pour mémoire au premier concert de Riverside à Paris, pour rentrer dans ses frais l'organisateur devait faire rentrer cent personnes, malheureusement on n'étaient qu'une petite cinquantaine... il n'est pas rentré dans ses frais, mais il s'en foutait royalement).

Le souci majeur, à mon sens, est que le téléchargement tue le bonheur que l'on peut éprouver à acheter un CD : celui de choisir un disque qui nous plait parmi une masse de sorties, de devoir ne pas tout acheter, ce petit sentiments de frustration qui nourrit l'envie, celui d'arpenter les rayonnages des disquaires, de parler avec des passionnés en chair et en os, des vendeurs passionnées également... Le téléchargement nie l'aspect "magique" de cette démarche musicale et d'en faire alors un produit de consommation de masse au même titre qu'un baril de lessive.

Si on télécharge, on peut écouter dix secondes de chaque piste et si par malheur (ou par bonheur c'est selon) on n'accroche pas, il suffit d'une combinaison magique de touches [Shift + Suppr] pour envoyer ce travail artistique quasi vital pour son créateur vers l'oubli des 0 et de 1, dans les tréfonds des limbes informatique. Dommage que la musique en soit réduite à cela, elle mérite mieux...
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OCERIAN le 07/05/2014 12:58:21
Par rapport à la baisse des concerts de petits groupes, il me semble que le problème vient surtout de manque de salles disponibles et de la frilosité des producteurs et des tourneurs. Je ne vois pas trop le lien avec le téléchargement.

Pour ce qui concerne l'édito à proprement parler je dis BRAVO. Bel édito

Pour ma part, j'avais bien senti que toute cette mascarade autour du téléchargement était faite pour protéger les maison de disque qui tiennent les cordons de la bourse et pas les artistes, qui sont la plupart du temps les laisser pour compte du système.

Je trouve par contre que le prix est bien un problème. Gibert, c'est bien mais c'est à Paris ou à Toulouse je crois. Mais le reste du monde existe. Pour se procurer des nouveautés à bas prix, il n'y a pas de solutions. Le plus économique reste d'acheter sur Amazon et là aussi, certain vont hurler car les conditions de travail chez Amazon, ce n'est pas ça.

Alors oui, je dis que 15 à 20 euro par album, compte tenu du nombre d'artistes qui sortent des CD intéressants, ça revient cher. Le pouvoir d'achat étant ce qu'il est, on peut comprendre la réticence. Toutefois, il est évident que même si on a les moyens, c'est tellement plus facile et économique de télécharger que beaucoup ne s'en privent pas, bien sûr.
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THIBAUTK le 06/05/2014 08:01:47
Je ne sais pas si c'est lié au téléchargement illégal, mais il se trouve que le nombre de concerts sur paris de "petits groupes" - groupes dont le commun des mortels ignore l'existence - à diminué de façon drastique, notamment pour les groupes issus d'autres contrées autres que notre cher pays. C'est vrai que les Deep Purple, Black Sabbath et consorts s'en sortent plutôt bien et arrivent à monter des tournées en France. Mais quid de concerts de certaines pointures du prog' dans les salles obscures parisiennes... Est-ce lié ou non au téléchargement illégal, je ne sais pas. Depuis quand IQ n'a pas fait de concert sur Paris (depuis longtemps ma bonne dame).

Et puis l'argument fallacieux qui prétendrait des gens qui bien qu'ils piratent, se targuent d'aller à tous les concerts de leurs groupe favori, insupporte totalement... Y a-t-il plus de personnes dans les salles enfumées par les substances illicites ? Non, en effet souvenez-vous du peu de monde présent au concert de Andromeda, ou lors du premier passage de Riverside en France (à peine 50 personnes), et j'en passe et des meilleures... Ceci bien que le prix des places fut pas cher pour ces manifestions : moins de 20 €.

Qui plus est, le prix excessif pratiqué n'est pas un argument recevable : on trouve des CD assez récents chez Gibert pour moins de 5 voire 10 € dans le pire des cas, on trouve des place de concert pour à peine plus...
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TONYB le 05/05/2014 19:59:41
Triste constat que l'on pourrait étendre à plein d'autres domaines : la France ferme les yeux sur des pratiques illégales passant dans les moeurs par habitude.
Le résultat en l'occurrence ? Des rayons de disque qui se vident, des boutiques qui ferment, et des concerts de plus en plus en cher : les profits ont changé d'âne, passant des majors du disque aux producteurs de spectacle. Comment expliquer un concert de Yes au Grand Rex à 100 € la place ??? Un Black Sabbath à 70 € à Bercy ? ... et pendant ce temps-là, les "petits" n'arrivent à se produire que grâce aux subventions des collectivités locales, généreusement accordées aux associations qui se démènent pour essayer de faire vivre la culture.
Aujourd'hui, les jeunes téléchargent à tout va, tandis que les moins jeunes munis d'un peu de pouvoir d'achat financent encore un peu tout cela en achetant des disques ou en allant au cinéma. Le problème, c'est que se développe dans tous les esprits le fait que la culture DOIT être gratuite, que ce soit en téléchargement ou via les festivals estivaux organisés par les collectivités. Et les jeunes d'aujourd'hui ne débourseront pas le moindre euro à l'avenir pour y accéder. L'avenir proche me semble bien sombre pour les artistes.
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ARNAUD le 05/05/2014 12:13:33
Très bel édito qui va bien au delà de la musique ...
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STRUCK le 05/05/2014 11:14:23
Cet édito confirme la tendance irréversible que Music Waves devinait dès 2008 :
http://www.musicwaves.fr/frmArticle.aspx?ID=138&REF=EDITO-JUIN-08-LES-CHASSES-AUX-SORCI%C3%88RES
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METALNATURE le 05/05/2014 11:01:41
Bien vu!
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