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TITRE:

FREDERIC DELAGE (03 MARS 2015)


TYPE:
INTERVIEWS
GENRE:

ROCK PROGRESSIF



Dans le cadre des interviews du Triumvirat de la critique française de rock progressif, nous avons interviewé Frédéric Delâge, entre autres auteur de deux recueils de chroniques sur le rock progressif et d´un livre consacré à Genesis.
ADRIANSTORK - 01.04.2015 -
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Nous allons commencer avec la question traditionnelle de Musicwaves, quelle est la question qu'on t'a trop souvent posée ?

Aucune, je ne suis pas suffisamment sollicité pour des interviews pour faire face à ce genre de problème. Mon métier de journaliste fait qu'en général, c'est moi qui pose les questions !

Comment es-tu venu au rock progressif et quel est ton premier choc prog ? Comment devient-on horloger du progressif?

Je ne sais pas si je suis un horloger du progressif, je te laisse la responsabilité du terme même s'il est plutôt flatteur, du moins j'espère ! Je suis venu au progressif…. progressivement. En découvrant The Beatles à l'âge de 12 ans, puis Mike Oldfield et Supertramp à 13-14 ans, puis Genesis à 15-16 ans qui fut, si l'on peut dire, mon premier « choc prog » !. Assez vite, je me suis mis à écouter aussi Yes, Van der Graaf Generator, King Crimson… Mes goûts m'orientaient davantage vers ce rock sophistiqué anglais des années 70 que vers celui de mon époque, les années 80, que je trouvais généralement plus froid, plus formaté. Au fil des années, j'ai poussé mes recherches plus loin, puis j'ai collaboré à plusieurs magazines, notamment Rockstyle qui m'a permis d'interviewer de nombreuses figures du genre dans les années 90. Et puis au début des années 2000, comme il n'existait pas de véritable livre en français sur le prog, j'ai décidé d'en écrire un moi-même, ce qui a donné « Chroniques du rock progressif 1967-1979 », paru début 2002.

Est-ce que tu considères "Prog 100" moins comme une simple réédition (certaines chroniques d'albums se trouvent déjà - sauf erreur - dans ton premier livre, mais modifiées pour l'occasion) que comme la poursuite de "Chroniques du rock progressif" qui s'arrêtait en 1979 ?

C'est évidemment la poursuite du premier livre. Par rapport au précédent, sur les 100 albums chroniqués, il doit y avoir 27 disques en commun, dont j'ai remanié les textes, plus ou moins en profondeur selon les cas. En 2001, je n'avais pas forcément envie de m'aventurer au-delà de la période classique des seventies. Mais aujourd'hui, le contexte a changé, les influences progressives ont de nouveau un impact sur des groupes mainstream, et la définition du prog s'est aussi élargie. Il suffit de voir les groupes au sommaire chaque mois du magazine anglais Prog. Le terme progressif n'est plus réservé aux seuls héritiers directs de Genesis et de Yes, et c'est tant mieux ! "Prog 100", comme son sous-titre l'indique, fait aussi le lien entre les précurseurs des sixties, les grands classiques des seventies et les héritiers modernes du progressif, en suivant une acception du terme relativement large.

Un seul album par groupe, était-ce un choix éditorial ? Est-ce que cela ne déséquilibre pas la donne au regard de l'histoire du rock progressif ? Cela peut donner l'impression que T2 est aussi important que Rare Bird, Caravan ou Yes.

Un seul album par groupe, c'est au départ le choix éditorial de l'éditeur Le Mot et le Reste, pour respecter le principe de ses autres parcours discographiques, "Reggae 100", "Africa 100", "Electro 100", etc..., et ouvrir au maximum le nombre de groupes évoqués tout en restant sur le principe d'une centaine de disques chroniqués. Je comprends tes réserves par rapport à ça, mais je me suis efforcé de contourner le problème en brossant les grandes étapes de l'histoire du rock progressif dans une introduction d'une trentaine de pages. On y perçoit donc clairement quels sont les groupes majeurs. Ensuite, chaque chronique étant conclue par une discographie sélective, plus ou moins fournie selon les cas, la lecture du livre donne une idée précise de l'importance respective de chaque groupe. Mais il ne faut pas considérer ma liste de 100 disques comme celle des 100 meilleurs albums de prog de tous les temps. "Chroniques du rock progressif" s'en rapprochait un peu, du moins pour ce qui concerne les seventies. Là, c'est d'abord une sélection, la plus ouverte possible, pour donner envie au lecteur de (re)découvrir toutes les facettes du prog, de ses débuts jusqu'à aujourd'hui.

Au regard de l'histoire du prog, n'est-il pas un peu paradoxal de débuter un livre sur le rock progressif, non par l'évident "In The Court of the Crimson King" de King Crimson mais par le premier album de Family, qui n'est au final que très peu progressif malgré sa bonne humeur ?

Je consacre un long passage à "In The Court Of The Crimson King" dans l'introduction du livre, pour souligner son importance historique, ce qui m'a permis de chroniquer un album de la période 73-74, en l'occurrence "Red", période que je considère comme la plus passionnante de l'histoire de King Crimson. Le livre annonce dès son sous-titre qu'il commence avec les « précurseurs ». Donc débuter les chroniques par un album de pop psychédélique, qu'on peut quand même à maints égards considérer comme « proto-prog », ne me paraît pas si paradoxal que ça.

Il y a une volonté qui rejoint le travail de Jérôme Alberola d'élargir et d'éclairer les influences progressives de certains groupes, est-ce pour toi essentiel de ne pas te fermer à tous les horizons musicaux ? 

Bien sûr que c'est essentiel, d'autant plus lorsqu'on parle d'un genre de rock qui est censé se nourrir d'ouverture d'esprit et de métissage des styles. Ça ne m'intéressait pas de m'en tenir à des groupes 100 % prog. Être progressif, c'est autant un état d'esprit qu'une marque de fabrique stylistique, d'où la présence dans le livre de groupes comme Strawbs, 10cc, Cardiacs, Tool, Sigur Ros ou Archive qu'on peut considérer respectivement à dominante folk, pop, pop/punk, metal, post-rock et electro, mais qui ont chacun à sa manière un côté clairement prog.

Comment as-tu choisi les groupes qui pouvaient entrer dans le premier voyage en 100 albums et ceux qui ont été assignés à la réserve ? Comme Pendragon, Fish, Steve Hackett, Rick Wakeman, The Enid qui auraient mérité leur place ? Ce ne sont pas mes groupes préférés ceci dit, mais leur importance est indéniable.

Là encore, c'était une question d'équilibre à trouver entre l'importance historique du groupe, son influence, la valeur de l'album, son originalité etc. Je me suis efforcé de privilégier les créateurs par rapport aux suiveurs. Je ne vais pas nier que mes goûts personnels rentrent aussi en ligne de compte pour le choix final, mais ils ne doivent jamais être le seul critère. Certains choix ont été douloureux, c'était inévitable. J'ai donc tenu à ajouter cette seconde liste de 100 autres groupes/albums où figurent des artistes qui auraient effectivement pu faire partie des chroniques proprement dites. D'ailleurs, ma première liste comportait au départ environ 120 disques, que j'ai dû réduire à 100 et The Enid, qui était dans mon livre précédent, y figurait encore...

Tu es fan de Van der Graaf Generator, pourquoi n'as-tu pas choisi "Still Life" pour ornementer la pochette ? (au profit de celle de The Mars Volta)

J'aurais adoré mettre en couv "Still Life" : c'est un de mes albums favoris et sa pochette est magnifique ! Mais il ne fallait que quatre disques sur la couverture, et je voulais par rapport à l'esprit du livre, « des précurseurs aux héritiers », réserver deux des quatre images à des groupes modernes, relativement connus et dont le côté prog ne se limite pas à une redite des années 70. J'ai donc choisi deux disques emblématiques et très connus du prog classique, "The Lamb Lies Down On Broadway" de Genesis et "Red" de King Crimson, et deux disques d' « héritiers » pour le coup vraiment modernes, "OK Computer" de Radiohead et "Frances The Mute" de The Mars Volta. Ces quatre pochettes ont aussi l'avantage de donner un déroulé visuel très cohérent et esthétique, alternant blanc et noir, avec un côté tendu et mystérieux qui a d'ailleurs beaucoup plu à l'éditeur. J'aime aussi le fait qu'on y retrouve deux pochettes surréalistes de Storm Thorgerson, celles du Genesis et de The Mars Volta, malgré les plus de trente ans qui les séparent...

Je voulais évoquer un autre coup de coeur, le livre sur Genesis "La boîte à musique", qui est un modèle du genre sur un livre consacré à un groupe : discographie détaillée, anecdotes, détails musicaux (géniale explication du titre Foxtrot), interview, etc... Pourtant, après le départ de Steve Hackett, on a l'impression que la période qui suit ne t'a pas beaucoup plu, car on retrouve moins de détails...

La période purement progressive de Genesis, autrement dit les seventies, est certes ma favorite, ce qui ne veut pas dire que la suite ne m'a pas plu. Je considère que Genesis a su rester vraiment créatif jusqu' à la période "Mama" en 1983. Ensuite, le succès de la carrière solo de Phil Collins a pris de telles proportions que le groupe a considérablement ralenti la fréquentation de ses retrouvailles, donc de ses albums. De 1969 à 1983, Genesis a sorti un nouvel album studio quasiment tous les ans (seules exceptions : 1975, 1979 et 1982) alors qu'entre 1984 à 1997, soit treize ans, il n'a publié que trois nouveaux disques studio ! Ce qui était une aventure humaine inscrite dans la continuité, avec des péripéties souvent passionnantes, de multiples remises en question, s'est mué en simples retrouvailles programmées et ponctuelles : fatalement, il y a moins de détails à raconter... Il y a aussi l'aspect des textes : ceux des années 70 racontent généralement des petites histoires qu'il m'a paru intéressant d'éclairer pour les fans francophones. Il y a nettement moins d'intérêt à décortiquer les paroles du groupe après sa période de « conteur ». Donc, je comprends ton sentiment par rapport au livre, à ceci près que pour moi, la « cassure », si l'on peut dire, est liée simplement à l'histoire du groupe.

Comment s'est déroulée l'aventure rockprogetc ?

C'est un blog de chroniques que j'ai créé (avec l'aide technique de Julien Gaullier) lorsque Crossroads s'est arrêté en 2011. Tout simplement parce que j'avais toujours envie de chroniquer certains disques. Cela dit, je préfère voir mes textes publiés dans des magazines ou dans des livres. Mais le blog a au moins le mérite d'exister, même si je l'alimente de manière plus ou moins épisodique.

Que veut dire défendre le rock progressif en 2015 à une époque où les masses veulent de l'instantané, des textes simples, des musiques courtes qui rendent heureux, représentant un flagrant déficit d'audace culturelle ?

Il y a forcément un aspect militant. D'abord parce qu'on écrit sur un genre de rock longtemps ignoré ou méprisé par une certaine presse rock, et qui l'est encore dans une moindre mesure. Ensuite, on est effectivement dans un contexte d'inculture musicale chronique, particulièrement en France. La technologie encourage plus que jamais l'immédiateté, le superficiel. Les valeurs défendues par le rock progressif, albums conceptuels, musique sophistiquée, longs morceaux, pochettes recherchées, sont à l'opposé de la culture des play-lists, de la dématérialisation , du zapping permanent. Défendre le rock progressif en 2015 a donc pour moi un côté décalé et même un peu subversif qui me plaît bien. Cela dit, ce militantisme n'a qu'un impact modeste et les meilleurs groupes de rock progressif n'ont évidemment pas le monopole de l'intelligence et de la profondeur musicale. S'agissant des artistes actuels, ma préférence va à ceux qui mélangent la sophistication et le lyrisme du prog à des influences plus modernes  : le dernier album de Steven Wilson, "Hand. Cannot. Erase", est d'ailleurs un modèle du genre. Ce n'est pas un hasard si Steven Wilson est en quelque sorte devenu l'étendard du rock progressif actuel...

On a commencé par la question que l'on t'a trop posée, a contrario quelle est celle que tu voudrais que je te pose ?

Peut-être une question sur l'esprit de Prog 100, qui est moins une leçon d'histoire comme le livre d'Aymeric Leroy qu'un guide pour donner des envies d'écoute qui vont bien au-delà de la seule liste des 100 disques chroniqués. J'aime cette idée de transmission, c'est d'abord elle qui me pousse à écrire sur la musique. Pour ce livre, j'ai tenté de n'exclure ni les spécialistes, qui auront plaisir j'espère à retrouver chroniqués des disques qu'ils connaissent et en découvriront peut-être une poignée qui leur avaient échappé, que les néophytes. Mais entre les hyper-connaisseurs et les néophytes, il y a surtout toute une gamme de mélomanes, ceux qui écoutaient du prog dans les années 70 mais s'en sont par la suite éloignés ou les plus jeunes, qui écoutent du post-rock ou The Mars Volta ou Archive : c'est sans doute à ceux-là, ni spécialistes, ni complets béotiens, que s'adresse en priorité Prog 100 .

Quel est ton prochain projet ?

Je n'ai pas de projet dans l'immédiat, mais j'ai quelques idées pour plus tard, surtout une, que je préfère ne pas dévoiler maintenant, tant que je ne suis pas absolument sûr qu'elle aboutisse !

Merci Frédéric.

Merci.



Plus d'informations sur http://www.genesis-music.com
 
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