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TITRE:

CLINT SLATE (29 DECEMBRE 2020)


TYPE:
INTERVIEWS
GENRE:

ROCK



Clint Slate est un artiste qui aime la recherche sonore, mais pas uniquement. Pour son nouvel album, il utilise la technique du "cut-up". A cette occasion, Music Waves a rencontré à nouveau l'artiste reptilien.
CALGEPO - 12.01.2021 -
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Clint Slate n'en est pas à sa première interview pour Music Waves. Soucieux de ne pas s'enfermer dans un style, le compositeur a trouvé un nouveau moyen d'aborder l'écriture musicale. Il nous en dit plus à l'occasion de la sortie de "Dragons".


"Dragons" est donc ton troisième album sous le nom de Clint Slates qui fait suite à "Woodn Bones" dont l’originalité était d’avoir été enregistré d’une seule traite avec une chorale. "Dragons" semble suivre cet aspect conceptuel avec le « cut-up » inventé par Brion Gysin où le texte original est découpé en fragments aléatoires qui sont ensuite réarrangés pour produire un texte nouveau, une sorte de cadavre exquis. Tu ne conçois la musique que dans la conceptualisation ?

Je pense que oui. J’ai besoin de créer et d’avoir des idées en permanence et j’ai aussi besoin de dépasser mes limites, d’apprendre de nouvelles choses… Et surtout m’amuser, car c’est très fun de chercher comment sortir d’une cage qu’on s’est créée soi-même, de trouver jusqu’où pousser les murs. Le concept me permet de me canaliser, j’imagine, d’exploiter le meilleur d’une situation où je dois être imaginatif et curieux pour m’en sortir.





Tu sembles suivre une démarche très britannique dans cette volonté non seulement conceptuelle et de perpétuelle évolution un peu comme Steven Wilson ou David Bowie, pourquoi en France les artistes semblent-ils si frileux à oser ce genre de chose ?

Je pense que c’est une démarche très personnelle, déjà. Je sais composer des chansons en prenant simplement ma guitare et ça me va très bien par périodes, mais j’ai aussi besoin de plus, tout comme j’ai besoin de changer de style, de ne pas reproduire perpétuellement le même schéma. Mes influences sont effectivement anglo-saxonnes et David Bowie représente l’archétype du savant fou toujours en quête de nouveauté, pour le meilleur comme pour le pire. C’est d’ailleurs lui qui m’a ouvert au cut-up, que j’ai découvert sur l’album Earthling. J’ai aussi grandi en écoutant Queen, U2 ou The Police, qui étaient des groupes capables de changer de style d’un album à un autre, voire d’une chanson à une autre, et d’expérimenter. Le surréalisme vient de France à la base mais la mode est plutôt au « vite consommé » maintenant, les intros doivent faire moins de dix secondes, la musique doit être facile à ingérer et digérer. Et c’est bien dommage.



Le concept était basé sur l’impulsion, la spontanéité et le hasard, un « cadavre exquis musical »


Quel a été le défi le plus dur à relever pour l’enregistrement et l’écriture de "Dragons" ?


Tout ! Le concept était basé sur l’impulsion, la spontanéité et le hasard, un « cadavre exquis musical » : si je trouvais une mélodie à la guitare, je l’enregistrais immédiatement, lui donnais un nom de code et l’envoyais à la section rythmique (Francesco Arzani à la basse, qui était déjà présent pour "Woodn Bones", et Louison Collet à la batterie) pour qu’ils enregistrent le plus vite possible trois prises maximum, sans savoir ce que l’autre allait faire. Une fois les pistes reçues, je les montais dans Cubase et transformais le montage en composition, déplaçant des beats, rajoutant de l’orgue ou déformant des guitares. Les noms de code étaient entrés dans un générateur aléatoire en ligne où je récoltais des mots ou des phrases qui appelaient des images et des thèmes et donc des paroles. Du premier au dernier morceau, je ne savais jamais où j’allais et c’était extrêmement libérateur. Surtout vu la période anxiogène actuelle. ‘Dark Is Wire’ est le premier morceau à être apparu, émergeant d’un arpège cristallin apposé sur trois prises de batteries calées en décalé par hasard et survolé par une basse lorgnant vers le jazz. Je n’avais rien prémédité de tout ça et le challenge était de ne pas dénaturer les idées qui arrivaient mais de les apprivoiser pour les transformer en chansons. Enregistrement, écriture, production, improvisation, tout était lié.



Cet album laisse le sentiment d’un climat sombre, est-ce qu’il est venu en réaction du contexte actuel ?


Inconsciemment, probablement. Pour être honnête, j’ai une tendance à composer en mineur, à aimer la mélancolie et le spleen, qui donnent des envolées plus intéressantes que le positivisme béat, même si je grossis évidemment le trait. Je voulais tenter le cut-up et le cadavre exquis depuis longtemps mais je n’avais jamais eu le temps. Là, le Covid m’a forcé à tout arrêter j’ai dû trouver d’autres activités. J’ai donc fait une reprise acoustique par jour pendant le confinement puis, puisque la situation ne s’arrangeait pas, j’ai entamé le travail sur ce qui allait devenir "Dragons". Période morose, enfermement, perte de repères, paranoïa, mes riffs sont effectivement devenus sombres et les paroles, même surréalistes, dépeignent malgré tout ce climat anxiogène palpable.







Si on pouvait s’attendre à un disque typiquement rock, tu injectes beaucoup plus de choses comme de l’électro (‘Ghost America’) à la Craig Armstrong ou Goldfrapp, l’aspect chorale et les harmonies vocales (‘Dark is Wire’) à la "Rattle And Hum" (U2), un soupçon de reggae (‘The Sixth Trip Plan’), c’est important pour toi de conserver cette liberté de style et est-ce que tu ne peux ne la trouver qu’en étant indépendant ?


C’est même primordial ! Dans une même journée je pourrais écouter Frank Sinatra, Deftones, A-Ha, la BO de "Lord Of The Rings", Erik Satie, Björk, Yes, De La Soul, Vicente Amigo et que sais-je encore parce que j’aime la musique au sens large. Je ne crois pas aux genres et autres étiquettes qu’on essaie de lui coller, cela ne fait que réduire le plaisir. Du coup lorsque je compose, je veux pouvoir être le plus libre possible et tout tenter. Et puis j’ai tendance à penser que la chanson dicte sa loi : si elle demande un beat electro alors que c’est une ballade acoustique, il faut le faire. Pareil pour des harmonies a cappella, des guitares harmonisées ou six parties de batteries différentes en même temps. Les chansons que tu cites se sont écrites grâce aux arrangements, le studio est devenu un instrument comme un autre. L’indépendance est donc indispensable car je passe énormément de temps seul avec mes pistes, mes instruments et mon ordinateur à concevoir des « toiles sonores ». Cela m’offre une liberté créatrice qu’il serait probablement compliqué d’obtenir autrement. Même si je ne demande qu’à vérifier.



Je vois "Dragons" comme un écho à "Zooropa" : un album non planifié, improvisé mais aussi aventureux et sincère, de la musique spontanée pour le fun.


Ta démarche se rapproche un peu de U2 qui a énormément travaillé ces expérimentations dans les années 90 d’ "Achtung Baby" à "Pop" en passant par » "Zooropa", tu fais partie d’un groupe Tribute à U2, qu’est-ce que ce groupe représente pour toi dans ta façon d’écrire ?


J’ai pris "Achtung Baby" en pleine face lorsqu’il est sorti et il reste trente ans après un de mes albums préférés. C’est à la fois un virage courageux, une déclaration d’indépendance et un dictionnaire pop. Leur écriture vient d’improvisations en studio mises en forme et ils s’autorisent des libertés que les autres refusent, ce qui les rend uniques. Lorsque j’ai composé "Ghost America", j’ai volontairement choisi de garder la même boucle et de voir jusqu’où je pouvais l’emmener en variant les dénivelés comme U2 l’avait fait avec ‘With Or Without You’ par exemple. Ma partie de chant peut également se rapprocher de Bono sur ‘Wake Up Dead Man’ de Pop. J’ai aussi vu un documentaire sur l’enregistrement de ‘The Unforgettable Fire’ où on voit Bono improviser totalement ses lignes de chants et ses paroles sur « Pride (In The Name Of Love) » et dire aux ingés son de ne pas oublier d’enregistrer car il n’avait aucune idée de ce qu’il faisait. C’est très libérateur car l’intellect ne contrôle pas tout et c’est là que les surprises arrivent. Y compris pour soi, ce qui est génial. Je vois "Dragons" comme un écho à "Zooropa" : un album non planifié, improvisé mais aussi aventureux et sincère, de la musique spontanée pour le fun. Pour ce qui est du Tribute U2, c’est un challenge puisque je dois chanter plus de deux heures d’affilées des morceaux qui sont extrêmement compliqués et qui demandent surtout beaucoup d’implication : le public attend une certaine performance et les chansons ne fonctionnent pas si on ne s’y investit pas, c’est un combat de boxe hyper intense mais aussi très formateur. Et surtout beaucoup de plaisir.



Le fait d’alterner des chansons très mélodiques et des   titres moins accessibles (‘Systems And Batteries’) est-il une façon de faire rentrer l’auditeur dans ton univers musical plus complexe qu’il n’y parait ?


J’aime les aspérités et je vois les albums comme des voyages ou des routes. On ne sait jamais trop où cela va nous mener mais c’est cela qui est excitant. Enchaîner une ambiance feutrée et assez classique à une déflagration industrielle lorgnant vers Trent Reznor avant de terminer sur un riff alt-rock avec solo de guitare en tapping, c’est une manière de voyager virtuellement, de parcourir les voix dans ma tête. Et je peux te garantir qu’il y en a un paquet !



Sur cet album les guitares sont mises en avant et leur son très travaillé, le travail d’arrangement est-il aussi le point fondamental de l’album ?


Oui, comme je te le disais, avec le temps l’enregistrement est devenu un instrument. Et puis la guitare est mon instrument principal, ma compagne indétrônable et elle est toujours là, partout, même si elle est déformée au point de ne pas être reconnaissable. Sur ‘Dead Noise’ je l’ai tellement trafiquée qu’elle ressemble à un clavier bizarre alors que les cordes supposées organiques sont Midi. Et puis je suis multi-instrumentiste et j’envisage la musique comme un univers global donc je n’arrive pas à me limiter à la guitare et au chant, j’ai besoin de créer le reste, de le modeler ou de le laisser me modeler. L’arrangement génère aussi la chanson, comme sur ‘Systems And Batteries’ où la partie rythmique a été glanée sur un site qui propose des boucles rythmiques aléatoires à chaque clic. J’ai pris la première qui venait, déformé une partie de basse que Francesco avait envoyé pour un autre morceau, découpé le tout de manière mathématique et arbitraire et voilà comment la base de la chanson est née en quelques minutes. A l’inverse, ‘Obstacles’ vient d’une mélodie improvisée et enregistrée sans structure en tête en une seule et unique prise. J’ai alors décidé de construire la chanson autour de cette prise et les arrangements m’ont aidé à trouver la dramatique, le thème et à libérer mon chant.






L’album s’appelle "Dragons", pourquoi un tel titre alors qu’aucun morceau ne s’appelle ainsi ?


J’ai toujours préféré les titres d’albums qui se réfèrent à un concept global ou aux paroles d’une chanson plutôt que ceux qui reprennent juste le titre de l’une d’elles. Du coup en relisant les paroles, j’ai réalisé que le mot « Dragon » était utilisé dans deux chansons, ‘Dark Is Wire’ et ‘Smash’, cette dernière clôturant même le disque avec la phrase « Contact the Dragon ». Sachant qu’un dragon est une créature mythique et mystique, sans existence bien définie et un peu chimérique, j’ai trouvé que ça représentait bien ces neuf chansons sorties de nulle part.



Sur la pochette tu apparais mi-homme mi-reptile, est-ce un hommage à série "V" ou symbolises-tu la théorie des reptiliens ?


J’adorais "V" quand j’étais môme et je peux maintenant le dire : je suis un ambassadeur reptilien. Il faut le savoir, les musiciens, surtout ceux qui ont des idées étranges, viennent d’une autre planète et cherchent à communiquer avec les humains. Mais puisque je te l’ai dit, je vais devoir te tuer. Ou te laisser choisir entre écouter l’intégralité de toutes les chansons que j’ai composées depuis mes quatorze ans soit probablement pas loin de 500 qualité cassettes et MiniDisc ou un seul titre de Milli Vanilli 500 fois par jour pendant quatorze ans. Ou les deux. On peut être reptilien et avoir de l’humour.



Les gens n’ont jamais autant consommé de films, de séries, de musique ou de livres mais ne reconnaissent pas le rôle de la culture, c’est très paradoxal


Alors que la musique (comme tout autre aspect culturel) a été considérée comme « Non Essentielle » pendant une partie de cette année alors qu’au contraire à notre sens et comme beaucoup de gens, elle est un refuge et une nourriture de l’esprit et des émotions, comment as-tu vécu cette étiquette collée sur les artistes ?


C’est difficile car l’art est une manière de s’évader du quotidien et nous sommes dans une période où il y a un besoin impérieux d’évasion, quelle qu’elle soit. Les gens n’ont jamais autant consommé de films, de séries, de musique ou de livres mais ne reconnaissent pas le rôle de la culture, c’est très paradoxal. Un confinement en 1990 avec uniquement la télévision et la radio aurait été très différent et beaucoup moins bien vécu. Faire de la musique m’a aidé à surmonter cette période mais en écouter m’a également beaucoup aidé. Les acteurs culturels sont évidemment moins essentiels que ceux de la nourriture ou de la santé, mais ils représentent une part importante de notre vie. Si quelqu’un qui me lit doute, le test à faire est simple : éteindre le smartphone, la télé et la radio, fermer le journal et les livres, et réaliser à quel point la culture est indissociable de notre existence et de notre bien-être.



Tu sembles très attaché à la notion d’album alors qu’aujourd’hui la tendance est à multiplier à délais rapprochés des EPs. Es-tu conscient d’être un peu à contre-courant de cette évolution ?


Je crois que j’ai toujours suivi mon instinct plutôt que les modes, avec un certain penchant pour les explorateurs. Le projet aurait pu m’amener à un ou plusieurs EPs puisque je suis arrivé à 15 démos mais lorsque j’ai eu fini les 9 qui composent "Dragons", j’ai senti qu’elles représentaient une entité terminée et que je risquais la redite si je continuais. Et puis un EP ne me permettait pas de prendre mon temps comme sur un album. Malgré tout j’ai aussi choisi de transformer chaque chanson en vidéo réalisée en autarcie, comme pour l’enregistrement, et de les diffuser sur Youtube un vendredi sur deux dans un ordre différent de l’album. Cela permet de donner une autre vision des morceaux puisque chaque film a été créé spécifiquement à chaque fois. J’avais pensé à créer un EP pour chaque single, avec des remixes ou des versions alternatives, mais le travail était trop grand. Peut-être plus tard. J’adorerais faire une version remixée de l’album, comme Massive Attack ou Linkin Park ont pu le faire à l’époque.



L’année 2021 approche avec son lot d’incertitudes, comment appréhendes-tu cette nouvelle année, avec optimisme ou pessimisme ?


J’ai envie d’être optimiste même si je suis du genre à me préparer au pire pour ne pas être déçu. La scène me manque car c’est mon activité première et je ne suis jamais resté aussi longtemps loin des planches. En un an je n’ai pu faire qu’une date avec Four Ever One, le Tribute U2, et une autre avec Les Franglaises. C’est peu. Beaucoup trop peu. Alors je compose, je créé, j’expérimente. Mais l’adrénaline est différente et j’espère vraiment pouvoir retrouver le public bientôt. La crise actuelle va très certainement avoir des répercussions inattendues, espérons seulement qu’elles seront plus positives que négatives, que la culture populaire pourra continuer d’exister et que ses acteurs ne seront pas obligés de se réorienter parce que le secteur sera sinistré.


Pour finir n
ous te laissons le dernier mot pour nos lecteurs …

Merci d’avoir pris le temps de me lire et j’espère que vous aimerez voyager avec moi le long de ces expérimentations qui n’ont d’autre but que de divertir. Merci à Music Waves de permettre aux musiciens de partager leurs visions et de présenter leur univers afin que quelqu’un quelque part entre en résonnance. Contact the Dragon !



Plus d'informations sur https://www.facebook.com/clintslate
 
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