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TITRE:

BERLIN HEART (14 MARS 2021)


TYPE:
INTERVIEWS
GENRE:

ROCK PROGRESSIF



Berlin Heart est un projet solo qui se veut progressif, rock et électronique très riche. Music Waves est parti à la rencontre de l'artiste dans le cadre de la réalisation de "Mute In The Sea", un projet qui lui tient particulièrement à cœur.
CALGEPO - 25.03.2021 -
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Avec "Mute In The Sea" Berlin Heart offre un album qui demande du temps pour se dévoiler complètement, un disque introspectif proche des travaux de Richard Barbieri entre autres. Music Waves part à la rencontre de Vincent Blanot qui en dévoile plus sur ce projet.

As-tu choisi le nom de Berlin Heart (le cœur de Berlin), ville qui a été longtemps coupée en deux en plein cœur de la RDA, pour cette raison ? Quel est le symbole que tu en tires pour le nom du groupe ?

C’est un lien intéressant parce que je n’ai jamais pensé au contexte historique ! En fait tout part d’une anecdote : mon père travaillait à l’hôpital Necker et avait besoin d’un coup de main pour une journée de communication. Je suis donc allé l’aider et j’ai assisté à plusieurs présentations qui tournaient toutes autour de la pédiatrie. En fin de journée un monsieur qui avait l’air de sortir du bloc et à l’air renfrogné nous propose une communication sur un cœur artificiel fabriqué par un laboratoire allemand situé à Berlin. Il s’agit du cœur le plus performant et adapté pour les enfants en attente de greffe. Les photos qui en attestent sont nombreuses et très émouvantes. Son discours se termine alors sur des mots défaitistes, en expliquant que malgré ce que représente cet objet extraordinaire, l’hôpital français n’investit pas dedans. Que c’est du gâchis. Puis il s’en va sans dire mot.




Ce cœur artificiel s’appelle donc : le Berlin Heart. A l’époque j’ai réalisé que je venais de trouver le nom que je voudrais défendre. L’idée d’un objet artificiel qui ait un tel impact sur la vie et la mort, un objet de toute main crée par l’homme et ses innombrables évolutions ça me fascinait. Un objet mort / inanimé pour maintenir un être organique en vie. C’est à la fois une dichotomie et une complémentarité, quelque chose de vertigineux, qui avait pour moi une résonance folle. Quelques années après mon école de musique à Nancy, j’ai décidé de converger mes différents projets ensemble sous un seul nom, et Berlin Heart parut comme une évidence.
Du coup on retrouve ce même aspect dichotomique et complémentaire dans la division RFA / RDA, ce qui me convient bien aussi !


"Mute in the Sea" résonne particulièrement avec le contexte actuel que l’on connait, on pourrait le traduire par « muet dans la mer » littéralement, on est un peu tous réduit au silence et encore plus la culture et le spectacle vivant, comment perçois-tu cette mise en perspective ?

C’est une question complexe car l’album sort dans un contexte qui n’est pas du tout celui de sa création.Tout d’abord je n’aurais jamais imaginé qu’il mettrait tant de temps à sortir. Il a été entièrement conçu hors de toute influence pandémique, mais n’est pas moins marqué par une relation très immédiate entre la vie, la mort, et ce que le rêve et le cauchemar représentent entre les deux. Je ressentais vraiment une urgence à exprimer une angoisse et un vertige personnel, dont j’ai réalisé a postériori qu’elles se trouvaient dans ces thématiques. Le silence total m’angoisse et c’est comme un avant-goût de ce qu’est véritablement la mort, alors que d’autres y trouvent une véritable sérénité. Quant à la mer, elle symbolise à la fois un confort pour le corps humain, qui ne sent plus le poids qu’il porte mais qui doit abandonner l’idée de se débattre. L’idée du corps immergé symbolise donc à la fois la possibilité d’une libération, d’un apaisement et d’une contrainte corporelle totale. De même, la parole ne peut exister sous l’eau.

"Mute In The Sea" représente donc pour moi un entre deux de la vie et la mort, avec toute l’ambiguïté que cela implique. Et la pochette représente cette idée : on ne sait pas si le corps est paisiblement endormi en train de rêver, ou s’il est déjà mort perdu dans un cauchemar sans fin. Le vertige vient alors de la proximité très étroite qu’entretiennent les deux possibilités. C’est une verticalité qui m’obsède, et que je trouve autant dans le cinéma chez David Lynch ou dans le théâtre chez Beckett par exemple. Il n’y a pas de réponse toute faite, c’est à chacun d’en trouver une. C’est infini.

Concernant l’impact de la Covid 19, c’est sur cette même idée d’incertitude que je reste : et c’est à chacun de proposer sa réponse. J’ai acheté des places de concert dont j’avais oublié l’existence, jusqu’à ce qu’un mail me rappelle d’un deuxième voire troisième changement de dates. Je devais jouer mes premiers concerts à l’été 2020 et je ne sais pas désormais si je vais tenter de proposer "Mute In The Sea" sur scène. Je crois que nous sommes tous englobés par une incertitude qui nous bouffe de l’intérieur et on ne sait comment y remédier. Si l’album se propose à mon sens comme un cycle, dont la toute fin appelle son début à recommencer, je réfléchis un peu de la même façon. Les jours passent, les retards s’accumulent, les obstacles s’enchainent parfois. Et si je n’arrive pas à prendre mon mal en patience,  à relancer le minuteur encore une fois et à m’impliquer dans mon travail et dans Berlin Heart, autant tout laisser tomber. Les acteurs du milieu culturel sont sur la même optique, et ce en quoi ils croient suffit à ce qu’ils ne laissent rien tomber. On trouve tous de nouvelle façon de faire entendre sa voix, car sinon elle disparait. Je me sens proche de ça.


En tant que créateur, je crois que ce qui nous différencie des autres ce n’est pas tant les compétences techniques que notre identité artistique.



"Mute in the Sea" est un album qui ne s’apprivoise pas tout de suite et qui demande un certain effort et donc plusieurs écoutes pour se découvrir pleinement. Cet effort, cette curiosité semblent aujourd’hui s’estomper dans le rapport que le public entretien avec la musique, le dématérialisé, l’époque des playlists ? En as-tu conscience ?


J’ai bien conscience de ne pouvoir rivaliser avec l’immédiateté des chansons les plus populaires, et bien qu’on aimerait toujours parler au plus grand nombre, c’est quelque chose que j’ai accepté très vite. On créé toujours de la musique avec des priorités différentes. Je n’ai jamais crée la mienne avec un objectif financier, ni même dans l’idée de plaire à tout le monde. J’essaie toujours de proposer le travail le plus authentique possible. En tant que créateur, je crois que ce qui nous différencie des autres ce n’est pas tant les compétences techniques que notre identité artistique. Et celle-ci peut s’exprimer dans tous les domaines de ta pratique. C’est ce qui me touche le plus en tant qu’auditeur, quand j’ai l’impression que chaque parcelle de l’œuvre proposée déborde de l’identité de celui qui l’a crée. C’est ce qui m’enivre le plus quand je découvre de nouvelles choses, mais cela peut souvent paraître radical au premier abord.

Souvent ces albums sont ce qu’on pourrait appeler des "grower" en anglais. Des œuvres qui grandissent avec nous, et réciproquement. Ce sont ces œuvres qui t’intriguent, tu ressens leurs nombreuses couches, mais tu ne peux révéler la puissance du lien que tu entretiens avec elles qu’avec le temps. Je pense que ce rapport a la musique existe toujours, mais qu’il est juste moins populaire. Ça devient un peu de la musique de niche, même si je n’aime pas vraiment ce terme.





L’une des caractéristiques de l’album est de laisser une grande part aux développements musicaux sur des bases électroniques sur lesquelles se greffent une guitare agressive, lourde, une rythmique très organique et des nappes de claviers qui rappellent Richard Barbieri. Que cherches-tu à provoquer ainsi dans cette manière de ne pas forcément guider par les paroles l’auditeur ?

Merci beaucoup ! C’est difficile pour moi de te répondre précisément parce que les choses se sont faites de façon peu conscientes, je pense. Je tenais vraiment à ce que l’album propose quelque chose de très immersif, et ça passait d’abord par l’instrumental et l’ambiance. Je propose souvent l’album aux gens avec l’idée de « plonger » dans ce qu’il propose. La musique et le chant sont toujours venus avant les mots qui composent ce dernier. Sur des morceaux plus récents, j’ai passé du temps à écrire des textes que j’ai ensuite réussi à poser sur de la musique. Du coup l’approche du chant est plus narrative, un peu plus concrète. Mais pour "Mute In The Sea" je voulais une approche très intime et sensorielle. De la même façon que j’étais un peu hanté par ce que je voulais raconter, je pense que j’ai proposé la même chose avec l’album. Et je crois qu’on n’explique pas tant ce phénomène qu’on le ressent. J’espère avoir réussi ça.


Qu’apporte de plus la musique électronique par rapport à la musique typiquement organique (guitare, batterie, basse éventuellement claviers) ?


La musique électronique apporte quelque chose de bien plus froid et non-humain en opposition à la chaleur d’instruments acoustiques ou électriques mais avec plus d’imperfection. Comme pour l’idée même du projet et le nom qui le compose, je voulais créer une unité entre toutes ces couleurs-là. Avant je me sentais obligé de distinguer les projets à la guitare (qui est mon premier instrument) des projets avec beaucoup de synthèse sonore. Je suis soulagé aujourd’hui de ne plus me poser cette limite !


L’une des inspirations semble être Porcupine Tree, plus que Steven Wilson tout seul mais il me rappelle également un projet qui s’appelle Stamp surtout dans l’utilisation du saxophone à plusieurs reprises (…), ce sont pour toi des sources dans lesquelles tu puises ton inspiration ?

Je ne connais pas tellement Stamp, mais j’ai grandi avec Porcupine Tree et j’ai ensuite suivi les projets solos de Steven Wilson. J’ai découvert "Deadwing" par un ami proche à l’adolescence et je pense que ça a été une de mes plus importantes rencontres musicales. Je préfère la deuxième période du groupe, notamment avec Gavin Harrison à la batterie mais il n’y aucun album que j’écarterais de leur discographie. Je suis très attaché à ce que Steven Wilson a réalisé. Son premier opus solo "Insurgentes" est probablement celui vers lequel je suis le plus revenu en créant l’album.

Pour le saxophone, c’était surtout un retour au saxophone de Dick Parry avec Pink Floyd, dont les solos m’ont bercé longtemps. Pour le solo de 'Portrait Frame' je souhaitais vraiment rappeler la sensualité de son travail, et c’est pour ça que j’ai fait appel à un ami professionnel pour le réaliser. C’était d’ailleurs un des moments les plus satisfaisants dans la production de l’album. Son nom est Quentin Thomas, il joue pour un projet de jazz nancéien du nom de NCY Milky Band et il y brille de milles feux !


Le deuxième album est déjà composé et il proposera une esthétique différente et bien plus chaleureuse


On le sait Porcupine Tree a eu différentes périodes, est ce que tu envisages de suivre le même chemin que les Anglais et ne pas faire 2 ou 3 albums identiques à la suite ?


Je peux déjà t’affirmer que oui ! Le deuxième album est déjà composé et il proposera une esthétique différente et bien plus chaleureuse, même si il complètera ce que le premier a proposé. Je dirais simplement que là ou le cinéma et le design sonore ont contribué à la base de "Mute In the Sea",  la peinture du romantisme anglais et l’écriture ont posé les jalons de ce que sera la suite. Il est important pour moi de travailler avec des palettes de couleurs différentes en dépit d’obsessions similaires. De Trent Reznor à David Bowie, en passant par St Vincent, il n’est jamais question de stagner et c’est quelque chose qui me parle beaucoup. On évolue tant en ne serait-ce que trois ans, qu’il est normal que notre travail en fasse de même. En tout cas j’espère en dévoiler davantage d’ici un an… 



L’album passe par des moments très apaisant comme ‘Descending’ et par des moments très puissant ‘Tear It Down’ comme une sorte de parcours, peut-on voir "Mute In The Sea" comme un concept album ?


Cela dépend, je crois. Si tu considères par exemple que "The Wall" des Pink Floyd est un modèle de concept album, alors "Mute In The Sea" n’en est pas vraiment un. Si en revanche tu penses qu’un album comme "Dark Side of The Moon" en est un, alors je pense que "Mute In The Sea" s’y apparente. Je cite Pink Floyd parce que c’est une référence à ma vision des choses et qu’ils m’ont aidé à savoir comment je voulais proposer ma musique. J’aime l’idée de l’Album avec un A majuscule, qui possède sa cohésion, qui propose un voyage nuancé sans se détourner de son point d’arrivée et qui révèle son lot de détails et de surprises. C’est un grand tout dont toutes les parties font sens et se savourent aussi bien une par une que toutes ensemble.

'Descending' trouve son point d’appui dans sa place centrale et 'Tear It Down' ouvre avec force la deuxième partie de l’album en étant aussi le morceau le plus long. Je tenais à valoriser les points forts de chaque morceau en les mettant au bon moment du voyage.


Sur ton Facebook tu as partagé des versions acoustiques alternatives de certains de tes morceaux (Ndlr : disponibles sur le Bandcamp du projet sous le nom de "Live At Home"), comment procèdes-tu dans la composition ? Est-ce que tu passes d’abord par ses moments acoustiques pour ensuite développer les morceaux de façon plus électronique ?


C’est très aléatoire, en fait. Parfois tout part d’improvisations et de tests sur mon ordinateur, parfois cela part d’un instrument assis à mon studio ou sur mon canapé. Tous les morceaux de "Mute In The Sea" sont nés de séances de recherche sur mon logiciel de travail. Mais certains des morceaux du même set acoustique ont des origines très différentes. L’un d’entre eux n’est d’ailleurs pas une adaptation sous forme acoustique d’un morceau, il est déjà sous sa forme naturelle. C’est d’ailleurs en l’écrivant que j’ai eu le désir de proposer mes morceaux dans cette esthétique, car comme je le disais dans une réponse précédente, écrire pour mon deuxième album à amener une recherche instrumentale différente et plus chaleureuse.


On essaie d’exorciser certaines choses sans vraiment y arriver de manière définitive.





L’une des singularités de cet album est la façon d’interpréter très habitée, parfois doublée (le titre ‘Mute In The Sea’ notamment) ou harmonique, comment as-tu travaillé ta voix et fait pour ne pas être submergé par les émotions ?

J’ai un attrait difficile à cacher pour les chœurs et les harmonies ! Dans "Mute In The Sea" j’utilise le vocodeur à deux courts instants dans 'Just Fine' et 'Mute In The Sea'. C’était quelque chose que je voulais faire depuis longtemps, mais je ne trouvais pas le bon contexte pour le faire. A côté de ça pour 'The Dreamer' j’ai essayé de créer un chœur assez large avec ma seule voix, ce qui était difficile à faire sonner et a demandé pas mal de tests.

D’autre part quand on est dans le processus de création on n'a parfois pas trop le temps de réaliser ce qu’on est en train de faire. Je suis des fois ému en écoutant ce que j’ai fait avec du recul parce que je me rends compte de ce que j’ai mis dans ma musique, peu importe sa qualité. Ça fait parfois ressortir des choses fortes et intimes. Ça me rappelle que malgré le temps qui passe, certaines sensations que j’ai voulu exprimer sont toujours présentes. On essaie d’exorciser certaines choses sans vraiment y arriver de manière définitive.


Le chant semble parfois être décalé par rapport au tempo musical, une sorte de phrasé jazz comme si c’était improvisé. Est-ce que tu partages ce ressenti et est-ce que cette impression était consciente ?

C’est vrai que certaines lignes peuvent parfois sembler « non naturelles ». J’aurais tendance à dire que je me suis vraiment laissé porter la-dedans. Mais je remarquerai quand même qu’au cours de ma période de création de l’album j’ai beaucoup écouté de soul des années 70 avec Marvin Gaye d’une part et Isaac Hayes d’une autre. J’ai passé beaucoup de temps à me renseigner sur eux, à me plonger dans leurs œuvres et j’en suis ressorti changé, c’est certain. "Hot Buttered Soul" est l’album le plus proche de ce que j’aurai envie d’appeler de la Soul Progressive. En tout cas j’ai toujours souhaité une part de groove dans ma musique, sans qu’elle soit pour autant trop présente.


On sent une très grande sensibilité dans tes compositions, parfois un peu de pudeur. Cet album est-il une forme de catharsis pour toi, une manière d’exprimer ce que tu ne pourrais pas dire en temps normal ?


Oui, c’est certain. Il y a beaucoup de moments ou je ressens le besoin d’exprimer des choses, et les mots me semblent être une ressource limitante. J’ai envie de transposer dans le son ce que je ressens, ce qui me fait peur ou ce qui me porte. Le son et la musique forment un un paysage de sensations et d’émotions auquel je tiens énormément dans mon quotidien. J’avais un besoin urgent d’exprimer des choses dans cet album, il y avait parfois peu de sérénité. Mais je suis immensément fier d’avoir réussi à donner matière à ce que j’avais en moi, et pour la première fois de ma vie à le proposer aux gens. Par ailleurs je tenais effectivement à une certaine pudeur. Je pourrais dire en détail les éléments dont j’ai conscience qui ont nourri chaque morceau. Mais je préfère vraiment laisser une liberté à l’auditeur.


‘The Dreamer' apporte une touche supplémentaire d’émotion qui rappelle Vangelis avec son côté épique et symphonique, pourquoi un tel choix pour ce titre qui touche aux rêves ?

Je n’aurai jamais pensé à Vangelis, mais je suis très flatté que tu fasses le lien et j’aime énormément la bande originale de Blade Runner. J’ai en réalité très tôt voulu conclure l’album avec un morceau très épiphanique. Le voyage de "Mute In The Sea" est celui d’une recherche de réponses et de vérité. Je voulais que 'The Dreamer' soit le morceau de la révélation, et je ne pouvais valoriser ce moment que par quelque chose de grandiose et que personne n’attende. Pour la première fois j’ai vraiment eu la sensation de mêler ma profession à Berlin Heart en essayant de créer un morceau aux airs grandiloquents qu’une bande originale n’aurait pas renié. Et j’ai toujours été fasciné par la capacité que le rêve avait de me donner cette sensation de vérité qu’une fois réveillé on essaie de retrouver mais qu’on perd inlassablement. C’est sans fin. Et c’est de là qu’est venu 'Mara'. Je sentais vraiment qu’il manquait quelque chose, et naturellement 'Mara' a pris forme et conclut l’album sur une note différente.


L’album semble avoir mis longtemps à être pensé et composé, 3 ans sauf erreur, quel a été le plus grand défi pour toi pendant cette période ?


Le plus grand défi n’a pas été de composer à proprement parler, mais d’aller au bout du projet. A force de vouloir faire au mieux, les projets tombent dans un fond de tiroir et il est ensuite trop tard pour les porter correctement. Le plus grand défi a été d’aller au bout, de concrétiser tout ça, d’en faire un objet physique que je serai fier de montrer à n’importe qui. Et aller au bout d’un projet pareil, c’est accepter que quoi qu’on fasse il ne sera pas parfait. J’ai bien conscience de bien de ses imperfections, et parfois cela me mine sans que je ne puisse rien y faire. Mais au bout du compte, c’est bien la satisfaction d’avoir vaincu certains démons personnels et de pouvoir dire : « J’ai crée et terminé une œuvre que je suis fier de tenir dans mes mains et de proposer aux gens » qui reste.


Tu te rends compte que produire un album en 3 ans va à l’encontre des déclarations du créateur de Spotify qui fustige les artistes qui se plaignent de ne pas assez percevoir de rémunération en leur disant que pour augmenter leurs ressources il faut qu’ils produisent plus rapidement ?


Oui, bien sûr. J’ai grandi avec le téléchargement illégal, l’arrivée du streaming et la digitalisation de la musique. Plus de la moitié de ma vie s’est faite en présence des plateformes comme Spotify. Ce n’est pas vraiment une surprise pour moi. C’est une déclaration que je comprends dans un contexte de modèle économique, où la plateforme est davantage intéressée par ses consommateurs que par ceux qui fournissent son contenu, mais pas dans celui d’une démarche artistique. Et c’est là qu’on peut voir le cœur de tout ça. Je ne peux pas me battre contre ce système, et ne veux pas empêcher les gens de créer et écouter la musique qu’ils souhaitent. Certains artistes qui créent en grande quantité bénéficient de cette plateforme en dépit de ses inconvénients. D’autres qui sont moins prolifiques et proposent leur travail de façon plus évènementiel sont lésés. J’espère vraiment qu’il est possible de maintenir un accès large à cette culture musicale immense, tout en récompensant à leur juste valeur ceux qui la rendent possible. Je pense malheureusement que jusqu’ici Spotify ne le fait pas. Et cela n’encourage pas la diversité et la recherche de ceux qui souhaitent devenirs professionnels ou vivre de leur création. J’avais lu un essai qui évoquait la possibilité que le système de Spotify participait inconsciemment à la création d’un contenu « générique » qui ressemble de plus en plus à celui des autres, notamment en raison de l’algorithme qui fait que les gens écoutent potentiellement toujours des choses très similaires. Je n’ai pas de réponse à ça, mais ce sont des choses auxquelles je pense souvent.


Quoique je désire faire, la musique reste un besoin irrépressible qui me rappelle constamment à l’ordre.





La musique pour toi semble être un art presque conceptuel, n’as-tu pas peur de t’enfermer et de te fermer des portes ?


C’est une question que je ne m’étais jamais vraiment posée. Entre la musique à l’image qui est ma profession, et certains à-côtés comme les interventions pédagogiques ou le travail sur scène avec des comédiens de théâtre, quand Berlin Heart revient sur le devant de mes occupations je peux me laisser aller à tout ce que j’ai envie de faire en musique. Je regrette de ne pouvoir vraiment jouer en groupe, mais malheureusement cela n’a jamais pu se faire. J’aime écrire, et je peux mettre ça la fois dans la musique et dans mes réflexions sur des œuvres audiovisuelles. J’ai fait un Master dans la recherche littéraire et artistique, et ça a clairement nourri et influencé mon travail. Il m’arrive d’être obsédé par des œuvres et d’écrire des pages et des pages pour tenter d’aboutir à extérioriser ma pensée. Je pense qu’on a pas assez de temps ou de place pour toucher à tout en même temps. Je suis heureux de pouvoir rebondir entre plusieurs formes d’expression, mais où la musique a malgré tout une place prépondérante. Car quoique je désire faire, la musique reste un besoin irrépressible qui me rappelle constamment à l’ordre. C’est une chose à partir de laquelle je souhaite construire ma vie et pour l’instant je n’ai pas à m’en plaindre.


Le premier extrait était ‘Portrait Fame’ montre une très belle vidéo avec des personnes qui sont floutées, transparentes, tristes, hurlant leurs peines et leurs douleurs mais seuls, à l’image de la société individualiste ? Qui en a eu l’idée ?


Merci beaucoup, je suis heureux de ton ressenti ! Le clip de 'Portrait Frame' a été réalisé par Valentin Bruhière qui a également pris toutes les photos de l’artwork de l’album. On y a réfléchi ensemble et fait beaucoup d’essais. Je pense que nous sommes a parts égales auteurs de cette idée. Mais ce clip est vraiment le sien. Le travail de la vidéo et de la pochette sont intimement liés. Pour moi le cœur de 'Portrait Frame' traite le fait d’être piégé par quelque chose que l’on pensait maîtriser et dominer. Cela passe ici par le contexte de l’image et du cadre, chose qui m’obsède et dans lequel je me projette sans cesse. Nous sommes plus que jamais une société de l’image et du cadre à mon sens. Il n’est pas question d’apporter un jugement de valeur quelconque, mais davantage d’explorer l’obsession que procure notre rapport à l’image et au fantasme. Cela peut aussi être par quelqu’un ou l’idée que l’on se fait de quelqu’un.

Toutes les personnes du clip paniquent et exposent leurs émotions au fur et à mesure qu’ils sont enfermés par le cadre et la vitre qui nous permettent de les observer. Après un début stable et apaisé, un basculement s’opère et nous les voyons coincés, jusqu’à ce qu’ils lâchent potentiellement prise et abandonnent. Je voulais montrer des gens isolés et différents, mais qui partagent cette même expérience. Le piège c’est aussi de croire que nous sommes seuls.


Comment imagines-tu les concerts de Berlin Heart et souhaites-tu entretenir un rapport intime avec le public ?


Je souhaitais à l’origine jouer les morceaux seul sur scène en interprétant chant et guitare électrique. Selon la situation je comptais jouer avec un accompagnement instrumental géré via l’ordinateur, ou au contraire faire le pari d’une performance sonore uniquement chant / guitare. Il m’aurait fallu retravailler pas mal de morceaux, mais c’était un pari que je m’imaginais tenter. Aujourd’hui avec la Covid 19 je dois t’avouer que je ne sais pas ce qu’il en est. Faire découvrir cette musique par un live Facebook à mon échelle n’est pas très efficace ni exaltant, et je préfère attendre que les choses s’améliorent pour tenter de trouver mon public grâce à la scène. Je n’ai pas envie de développer une posture dans un contexte où je serais seul sur scène. Dans ce cadre là, je souhaite vraiment entretenir un rapport intime avec le public.



2021 commence à peine, comment appréhendes-tu cette nouvelle année, avec optimisme ou pessimisme ?

Je préfère rester optimiste et croire en ce qui est possible. Parfois c’est à nous de créer notre propre chance et  prendre notre mal en patience en parallèle. Il y a tant de choses pour lesquelles se battre qu’il ne faut pas abandonner ! Je souhaite vraiment que l’album trouve son public.
Mais 2021 pour moi c’est quelque part un ultimatum : cela doit bien se passer, ou cela ne se passera pas du tout !


On te laisse enfin le dernier mot pour nos lecteurs.

A ceux qui ont découvert "Mute In The Sea" j’espère que cela vous plu. A ceux qui ne l’ont pas encore fait, je vous invite à vous y plonger et à faire votre propre expérience. Ne faites pas de la musique pour une question d’image ou pour de l’argent, ni même pour plaire aux autres. Faites le d’abord pour vous, pour exprimer cette voix unique qui n’appartient à personne d’autre. Le reste a finalement moins d’importance. Merci beaucoup à Music Waves pour cet entretien et à bientôt !



Plus d'informations sur https://www.facebook.com/berlinheartmusic/
 
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