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LES POLÉMIQUES AUTOUR DU HELLFEST, DU METAL ET DU SATANISME (3E PARTIE)


TYPE:
INTERVIEWS
GENRE:

GUITAR HERO



Alors que l’affiche du Hellfest version 2011 commence à sérieusement à s’étoffer, les présages de futures controverses se profilent. Moment opportun pour vous proposer le troisième volet de la discussion entre Nicolas Walzer et Robert Culat.
STRUCK - 20.12.2010 -
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Pour relire la 2ème partie

Justement pour vous, tout ce qui entoure le metal qui est une musique avant tout est-il du folklore dispensable uniquement commercial pour attirer le chaland (l’exemple le plus connu est Lordi) ou est-ce une partie intégrante du style ?
Nicolas Walzer : Ta question s’adresse au public metal, c’est à lui de dire si tel ou tel artiste procède du folklore ou développe une vraie profondeur artistique car tu fais appelle là à un jugement de valeur, un jugement de goût. Or comme tu le vois dans mes réponses, la position du sociologue est fondamentalement et nécessairement autre.

Robert Culat : La production metal démontre dans les faits qu’on peut faire une excellente musique metal, même extrême, sans se référer pour autant à Satan, à l’antichristianisme, à la violence etc. Heureusement le black metal semble évoluer vers son âge adulte et certains groupes sont lassés des paroles clichés louant Satan et le mal. Des groupes de black et de doom sont capables de proposer des paroles poétiques et philosophiques de qualité. C’est le cas, par exemple, de la formation autrichienne DORNENREICH.

Mais il est vrai que la majeure partie de la scène extrême du metal reste dépendante de tout ce folklore. Folklore qui pour une minorité de groupes n’en est pas un, puisque sans être forcément satanistes, ils ont toutefois en eux une haine viscérale des religions, et en particulier du christianisme.

Une preuve allant dans le sens du « satanisme folklorique et/ou commercial » c’est l’évolution idéologique de certains groupes. Dans mon livre (page 488) je montre, par exemple, l’évolution du logo du groupe de death metal suédois Opeth avec les trois images successives. Seul le premier logo, le plus ancien, présente un symbole satanique (la croix inversé), abandonné par la suite… C’est le signe que les convictions « sataniques » des jeunes membres d’Opeth étaient très superficielles ! Une citation de Phil Anselmo (du groupe Pantera) va dans le même sens : « Employer les mots « Satan » et « satanisme » relève selon moi davantage d’une mentalité d’adolescent. Les trucs genre « Hail Satan », j’ai passé l’âge, merci. »

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Nicolas Walzer : Dans un premier temps, je suis peut être trop tatillon, mais ce dont Robert parle au dessus n’est précisément pas du « satanisme folklorique et/ou commercial » mais de quelque chose de culturel (or le –isme de satanisme renvoie obligatoirement à quelque chose de cultuel, comme je l’expliquais plus haut). Je m’évertue à montrer depuis 7 ans que c’est ce type d’abus de langage qui crée la confusion. Il faudrait l’éradiquer en parlant d’imaginaire ou culture ou folklore… satanique. Soyons précis encore une fois.

Dans un second temps, c’est en effet un réflexe de plus en plus courant de la part des métalleux de nier l’imaginaire satanique en bloc et même en montrant qu’ils trouvent cela puéril. Or, il ne faudrait pas oublier que l’imaginaire satanique métallique est assez différent de l’imaginaire satanique de Baudelaire, Lautréamont, Sade, Bataille, Rops… Cet imaginaire est une catharsis de la pulsion de mort (Freud) que détient en lui chaque individu, il est intrinsèque à chacun.

L’art permet justement d’en faire quelque chose de constructif, de revenir sur soi en se disant : « j’ai cette part sombre en moi, comment puis-je la négocier ? Comment m’équilibrer sur elle sans qu’elle ne me ronge ? Où se trouve la limite, ma limite propre au dessous de laquelle je peux me construire mais au dessus de laquelle je risque de me perdre ? ». Dénigrer tout cela en bloc relève souvent de certains métalleux plutôt élitistes qui veulent faire adulte en disant : « attention je suis adulte, tout cela c’est forcément des enfantillages, je suis au dessus de ça ».

Or, c’est un reniement de toute une part de l’histoire du metal depuis Black Sabbath. Ceci dit, les métalleux peuvent décider que ce reniement est aujourd’hui justifié, cette décision leur appartient. On pourrait croire que c’est ce qui se profile avec l’engouement pour l’imaginaire païen, sauf que lorsqu’on l’examine en détail, on s’aperçoit qu’il n’est pas bien différent de son homologue satanique puisqu’il insiste tout autant sur les aspects maléfiques et ténébreux, bien souvent on change simplement de symbole en passant du pentagramme inversé ou de la croix de St Pierre au marteau de Thor. On est loin en effet du folklore celtique d’Alan Stivell, Tri Yann… Ce qui ne veut pas dire encore une fois que c’est mieux ou moins bien…

Mais le fond du problème ici m’apparaît provenir encore des médias et de l’opinion publique. Aujourd’hui si les métalleux dénigrent ce qui apparaît comme une partie de l’imaginaire métallique c’est parce qu’on le leur reproche constamment. Idem pour les gothiques. « Vous me reprochez d’être sataniste ? Non seulement vous vous trompez mais je vais vous montrer que je suis à l’opposé, que je m’en moque, que je suis quelqu’un de tout à fait normal… ». Donc c’est l’obligation sournoise de normalité, d’épuration des aspérités et des marqueurs métalliques que les entrepreneurs de morale (Howard Becker) demandent aux métalleux. Il faut juste connaître ces tensions le plus souvent inconscientes et souterraines pour ensuite décider de la marche à suivre…

On observe aussi ce nivellement des aspérités concrètement dans le fait que les logos des groupes de metal extrême (surtout de death) sont de plus en plus lisses, les pics et cornes et la grande symétrie qui régnaient jadis ont tendance à disparaître au profit de polices d’écriture plus usuelles, de l’ordre de la vie quotidienne. Les exemples qui me viennent : l’évolution des logos d’Immolation, In Flames, Soilwork, Antaeus, Secrets Of The Moon, Immortal, Peccatum... Même si comme le disait Robert à propos d’Opeth cela vient parfois d’un changement profond de mentalité (vouloir rompre avec l’imaginaire satanique dans le cas d’Opeth ou d’Immortal). Mais ce changement me paraît avant tout motivé au départ par la pression ambiante à la normalité, un retour de bâton inconscient et sournois des normes de notre société homogénéisatrice.

J’ai l’impression que c’est le même procédé qui peut expliquer le changement complet de look et de musique de Metallica avec Load et Reload. Ils éprouvaient une certaine frustration d’assumer tous les contours du metal : vestes à patchs, bière et cheveux longs. Pressés inconsciemment par les entrepreneurs de morales, ils ont décidé de montrer que le metal pouvait être « sérieux » en envoyant valser tous les clichés habituels. Dans leurs poses avec cigares, verres de vin et costumes de pachas, il n’y avait pas que de la provocation à destination des métalleux pure souche.

Il y avait aussi le besoin de faire reconnaître le metal comme une musique à part entière. On retrouve toujours cette tendance aujourd’hui. J’ai tendance à penser que certains groupes ont toujours du mal à assumer les composantes les plus « populaires » du metal. Et ici je ne fait qu’un constat. Libres à chacun d’en penser ce qu’il veut… Le metal est toujours tiraillé entre ses volontés élitistes et son inscription dans la sphère populaire.

Aujourd’hui, la plupart des mécanismes de ce type sont de plus en plus souterrains, de l’ordre du non-dit, c’est à la sociologie de tenter de les mettre à jour pour les faire prendre conscience aux acteurs sociaux. Cette discipline a peut être une utilité finalement !?

Robert Culat : Je persiste à penser que les courants extrêmes du Metal sont en train de sortir de leur crise d’adolescence pour entrer dans l’âge adulte, avec une maturité plus grande. Je ne nie pas pour autant la part d’influence signalée par Nicolas de la part de la société qui voit d’un très mauvais œil tout ce qui touche à Satan même si, paradoxalement, l’athéisme et l’indifférence religieuse semblent triompher dans les pays européens. Un adolescent grandit et passe à l’âge adulte forcément en étant influencé par son milieu, ses fréquentations etc. Par contre je ne suis pas d’accord avec Nicolas lorsqu’il affirme que le pagan black metal est très proche du point de vue conceptuel du black metal sataniste. Dans ce dernier cas nous avons affaire à un imaginaire culturel souvent associé à un antichristianisme, alors que l’imaginaire païen me semble beaucoup plus enraciné dans la prise de conscience de l’histoire d’un peuple, d’un pays, d’une tradition particulière etc.

L’imaginaire sataniste serait à mon sens antichrétien dans ses fondements (il est contre), alors que l’imaginaire païen serait pré-chrétien (il se situe avant le christianisme, il est la nostalgie de cette époque où le message du Christ était encore inconnu). L’imaginaire païen n’est pas d’abord contre le christianisme, il veut nous situer avant ou après (car il est difficile de gommer 2000 ans d’histoire), il est davantage historique et culturel que conceptuel. D’où, par exemple, le nom d’un site Internet consacré au black metal : POSTCHRIST, après le Christ. Ce qui revient à dire que de toute façon la religion chrétienne est agonisante, proche de sa fin.

C’est ce que déclarait Dani Filth du groupe Cradle of Filth : on ne lutte pas contre une institution malade ou proche de la mort. Tout cela pour dire que certains courants du metal extrême ne se situent plus simplement en opposition au christianisme mais plutôt en dehors de sa sphère. Tout le monde sait que l’indifférence peut se révéler à la longue une arme bien plus blessante que la haine… Enfin l’imaginaire sataniste me semble universel alors que l’imaginaire païen est plutôt régionaliste, très ancré dans une géographie et une histoire particulières, c’est aussi une différence notable entre les deux thématiques.

Nicolas Walzer : Tout d’abord, soyons précis encore une fois : ne parlons pas d’ « imaginaire sataniste » (qui est un contresens entre du culturel et du religieux) mais d’ « imaginaire sataniQUE ». Ce n’est pas pinailler, c’est simplement être rigoureux. Je pense que cette distinction est très utile pour qu’on puisse parler tous de la même chose. (Il y a quelques temps, ce terme erroné d’ « imaginaire sataniste » est apparu dans le vocabulaire du pseudo spécialiste dont je parlais avant, ajoutant une erreur supplémentaire à ses livres truffés de fautes).

Tu parlais de Postchrist. Justement il me semble que c’est une illustration de mon propos. Les personnes en charge de ce site se disent « païennes » pourtant le logo du site est une croix de St Pierre (croix chrétienne inversée). De plus, le boss qui se dit « païen romain » a plusieurs fois montré un intérêt vis-à-vis du satanisme. On retombe toujours sur des symboles relatifs à l’imaginaire satanique (sachant que cette croix inversée est portée au départ par des métalleux férus d’imaginaire satanique comme Deicide). Il n’y a là qu’un constat, aucun jugement bien entendu sur les personnes en question.

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Effectivement, certains métalleux veulent dépasser le christianisme en revenant aux religions préchrétiennes. Mais on ne peut s’en détacher complètement. D’une manière ou d’une autre, les métalleux sont toujours rattrapés par des symboliques chrétiennes car ils sont très sensibles au sacré (qu’il soit mono- ou poly-théiste).

Ceci dit on reste encore là dans quelque chose de très culturel. Il y a un nombre infime de religieux païens comme très peu de satanistes dans le metal. Il suffit de s’en entretenir avec les musiciens de Stille Volk, Nydvind ou Bran Barr par exemple pour comprendre à quel point, les métalleux dénigrent ce type de religieux.

Les buts de l’imaginaire satanique ou de l’imaginaire païen ne sont pas très éloignés il me semble : se libérer de l’autorité morale chrétienne. Certains disent qu’il vaut mieux voir avant que de l’inverser. C’est l’argument principal des païens en effet.

Beaucoup de métalleux sont fiers de montrer, en revenant au paganisme, qu’ils ont « passé l’âge » du satanisme. Mais dans leurs paroles, concepts, illustrations, le caractère enténébré est toujours assez similaire. De toute façon les deux se vivent de la même façon, dans l’ordre de la passion, loin de LaVey pour l’imaginaire satanique ou de la Wicca de Gardner pour l’imaginaire païen. L’écart que certains envisagent entre les deux m’apparaît surtout comme une démarcation élitiste qu’ils veulent construire.

D’autre part, un sataniste, ancien responsable de la Fédération Sataniste Française et grand amateur de metal sous toutes ses formes, me déclarait pour mon dernier livre Satan profane : « Satan est historiquement la mémoire du paganisme ». Si on comprend bien que les satanistes ne croient pas en l’existence réelle du diable, on s’aperçoit bien vite que leur Satan ressemble aux figures démoniaques des mythologies germaniques ou scandinaves comme Loki par exemple. Satan chez beaucoup de satanistes peut très bien s’appeler aussi Seth, Shaïtan, Pan, Behemoth, Ahriman… C’est en partie ce qui a motivé un courant schismatique de l’Eglise de Satan de Lavey à prendre pour nom le Temple de Seth : pour échapper au reproche d’inversion du christianisme.

Là encore, le fond du problème relève du fait que les clichés médiatiques ou de certains films comme l’Exorciste ont noyé complètement le sens commun. Ce n’est pas émettre un jugement, c’est simplement effectuer un constat que de dire aujourd’hui que le satanisme et les satanistes n’ont rien à voir avec l’Exorciste, Evil Dead… etc. Beaucoup de satanistes s’intéressent de près au paganisme et notamment à ses dieux du Mal exactement comme beaucoup de métalleux qui se disent païens.

En quoi est-ce plus mature de parler de Thor, Odin ou du Valhalla que du culte de Zos Kia repris par le groupe Behemoth ? Là encore, il me semble que c’est penser vraiment comme les médias que de croire que le satanisme (religion) ou l’imaginaire satanique (culture) sont obligatoirement puérils et irréfléchis. La pensée normative du sens commun déteint beaucoup sur la subculture metal.
Le chercheur étudie le satanisme ou l’imaginaire satanique comme il étudie n’importe quel courant de pensée. En lisant ses travaux, chacun se fait sa propre opinion.

Sur le terrain, on constate simplement que très peu de groupes traitent en détail de l’Edda poétique de Sturluson ou des recherches de référence de Leroux & Guyonvar’ch, Dumézil, Régis Boyer ou plus récemment Bernard Sergent. La plupart s’arrête souvent aux écrits de Jean Markale qui sont remis en question par ces mêmes spécialistes. Il me semble avant tout que l’imaginaire païen du metal en grande majorité (il y a des exceptions bien sûr comme Enslaved) est surtout d’ordre illustratif, un ailleurs dans lequel on se projette, des paysages naturels tourmentés. Sur ce plan, un peintre se retrouve parfois chez les black métalleux : Caspar David Friedrich (1774-1840). Cette Nature toute puissante est le centre à mon sens de ce goût des métalleux. Les images avant tout, bien loin des dogmes.

L’imaginaire païen du metal est bien plus un imaginaire naturel qu’un compendium des mythologies germaniques ou scandinaves. C’est quelque chose de très spontané en définitive à l’inverse de beaucoup de groupes de musique industrielle qui sont peut être plus documentés mais aussi bien plus engagés sur le plan religieux et/ou politique (cf. tous les groupes évoliens comme Ain Soph par exemple ou les groupes d’extrême droite comme Blood Axis ou Non et Boyd Rice). La caractéristique des métalleux est de refuser tous dogmes et institutions. C’est pour cela que les quelques groupes véritablement politisés seront toujours ultra-minoritaires à l’inverse de l’indus ou du dark folk (plus ou moins proches des rouge-bruns).

Des théoriciens païens comme Alain de Benoist déclarent alors : « L’imaginaire des métalleux est tout de même très pauvre ». Sans émettre de jugement de ce type, on peut dire qu’ils sont en général moins cultivés que les industrieux mais d’un autre côté plus spontanés et bien moins engagés puisqu’ils sont en général apolitiques. Ce qui devrait rassurer les pouvoirs publics étant donné qu’ils sont énormément plus nombreux que les industrieux (en tous cas en France). (Il faut préciser que les métalleux sont en général plus jeunes que les industrieux et qu’il est donc difficile de comparer leurs qualifications respectives, il faudrait comparer des populations du même âge pour avoir un avis plus précis).

Au final, les reproches sous forme d’attrait/rejet que les métalleux (aussi bien du côté satanique que du côté païen) adressent au christianisme se retrouvent parmi un public beaucoup plus large aujourd’hui : on refuse la hiérarchisation et l’institutionnalisation de cette religion tandis qu’on demeure toujours séduit par le sacré et l’absolu qu’elle diffuse. C’est précisément ce qui explique le succès de Robert Culat alias Padre Bob.

Pour lire la 4ème partie


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